Bibliothèque de lécole moderne n°17 LA METHODE NATURELLEDE GRAMMAIRE C.FREINET EDITIONS DE LECOLE MODERNE FRANCAISE CANNES |
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Au Sommaire
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Un programme et un plan de travail pour notre
Bibliothèque de l'École Moderne.
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C. FREINET. La Méthode naturelle de
grammaire.
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ILLUSTRATIONS.
· Un texte libre à la
classe enfantine.
· Lecture du Texte libre Photo
Central CAEN
· Le texte libre au tableau
Photo Painchaud
· Recherche de la documentation Photo Painchaud
BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE MODERNE
Périodique d'information de la Pédagogie Freinet.
Paraît 5 fois par an
***
Nous avons,
à l'intention des enfants, notre beau magazine Bibliothèque de travail qui en,est
à son 540e numéro.
Notre revue
bimensuelle l'Educateur est notre périodique de recherche pédagogique et de
liaison des éducateurs qui travaillent ou désirent travailler avec les Techniques
Freinet. Mais le résultat de ces recherches reste disséminé dans des numéros de revues
qui ne sont pas destinés à être conservés et où l'on retrouve difficilement,, le
moment venu, tous les éléments voulus.
Nous avions
besoin, d'une publication périodique qui fasse la synthèse de ces divers travaux,
anciens ou nouveaux et qui constitue en définitive comme ne Encyclopédie générale
de la pédagogie Freinet.
A vrai
dire, nous avions déjà cette encyclopédie générale avant la guerre avec notre
publication Brochures d'Education Nouvelle Populaire (BENP) qui nous avait valu la
publication de 80 titres qui balayaient à peu près l'éventail de notre pédagogie. Les
collections restantes ont malheureusement été détruites au cours de l'incendie de
décembre 1961.
Nous avons
décidé de reconstituer cette Encyclopédie périodique avec notre nouvelle
publication Bibliothèque de l'Ecole Moderne qui paraîtra cinq fois par an sous
forme de brochures d'un format plus pratique, toutes axées sur l'étude d'un aspect
spécial de notre pédagogie ; une partie générale situera l'étude au sein de la
pédagogie générale et de notre Pédagogie Freinet, en apportant toutes informations
générales utiles. Cette rubrique de BEM Actualités rendra pour les maîtres les
mêmes services que rend BT Actualités pour le magazine enfantin.
***
Ce numéro
sur la Méthode naturelle de grammaire fera certes une sorte de scandale, tellement
reste ancrée dans l'esprit des pédagogues l'idée que rien ne peut se faire en
pédagogie si on ne suit le rite des leçons, des règles et des devoirs qui est plus
absolu en grammaire que pour les autres disciplines. Cette étude ne convaincra pas
définitivement, mais elle jettera du moins le trouble et l'inquiétude dans l'esprit des
scolastiques. Les reconsidérations nécessaires suivront.
Les numéros à venir traiteront :
- des
techniques audio-visuelles (N° double).
- de la
part du maître, par Élise FREINET.
- du
Fichier documentaire.
- de
lÉcole Maternelle.
Nous
publierons également dans cette encyclopédie, en plusieurs livraisons :
Naissance d'une pédagogie poputaire, actuellement épuisée, et, par la suite, notre,
Essai de pychologie sensible appliquée à l'Education.
La
collection de cette revue constituera en définitive l'élément de base de la Pédagogie
Freinet.
***
On nous a
reproché bien souvent de ne parler dans notre publication que de la pédagogie Freinet
comme si elle était la seule offerte aux éducateurs, ou si elle était née
spontanément d'une expérience particulière indépendante de tous les efforts en
découvertes qui l'ont précédée.
Telle n'a
jamais été notre pensée. Mais, d'une part, les éducateurs qui nous viennent de
l'École Normale sont censés posséder une information de base sur les divers courants
pédagogiques, sur les méthodes et les techniques qui leur sont offertes ; d'autre
part les conditions toujours très difficiles dans lesquelles nous avons mené notre
expérience nous ont à peine permis d'éditer le minimum de ce qui était indispensable
pour le progrès de notre entreprise. Alors, effectivement, nous avons parlé dans nos
écrits presque exclusivement de nos techniques et de notre psychologie.
Maintenant que nous sommes bien assis, que notre pédagogie a
fondé ses éléments essentiels, nous pourrons tenter de la confronter avec ce qui se
faisait avant nous et ce qui se fait encore hors de nous. Cette confrontation nous
permettra d'ailleurs d'aborder quelques-uns des points essentiels de notre pédagogie,
tels que nous nous appliquons à les dégager dans notre revue Techniques de Vie.
Nous pourrons étudier par exemple la pédagogie Decroly, telle qu'elle était du vivant de Decroly, et comment, par quels processus, la méthode Decroly a été bien vite scolastisée. Nous aurons alors l'occasion de rendre à Decroly l'hommage qu'il mérite et de livrer de cette étude des leçons pour notre propre action, car cette même sclérose nous guette et c'est contre elle que nous dirigeons d'avance nos efforts.
Nous aurons à parler aussi de Mme Montessori dont l'apport
pédagogique a été si important et si décisif. Un numéro spécial pourrait d'ailleurs
être consacré à l'École maternelle française, avec tout ce qu'elle porte en elle de
dynamique et d'humain, mais avec aussi des erreurs qu'il nous faudra dénoncer.
Il serait précieux aussi pour l'évolution nécessaire de notre
pédagogie de mieux connaître ce qui se fait dans la pédagogie des divers pays du
monde :
- L'Allemagne Fédérale, si morcelée administrativement et
pédagogiquement aussi, où foisonne des expériences qu'il suffirait parfois de
promouvoir à un stade nouveau de réalisation.
- La pédagogie soviétique qui se cherche aussi, avec des
initiatives de toute première valeur, dont la portée est, hélas ! compromise par
une conception pédagogique et scolaire à reconsidérer.
- La pédagogie italienne qui, par certains côtés, essaie de se
hisser à l'avant-garde mais où dominent les pratiques de la scolastique catholique.
- La pédagogie anglaise, que nous ignorons si totalement en
France.
- La pédagogie des U.S.A. qui, sous le couvert du machinisme et
de la mécanique reste impuissante à résoudre les vrais problèmes humains.
- La pédagogie de l'Amérique latine, avec ses îlots
d'avant-garde à Cuba et au Mexique, mais dont la solution s'adapte aux espaces immenses
de pays qui semblent parfois naître seulement à la civilisation du XXe
siècle.
- La pédagogie de lAfrique : Afrique du Nord, déjà
sérieusement marquée par nos techniques, et pédagogie aussi de l'Afrique Noire pour
laquelle nos méthodes pourraient peut-être apporter les méthodes vainement attendues de
la pédagogie scolastique française.
Comme on le voit, nous avons du pain sur la planche.
Pour le domaine technique, nous avons mis aujourd'hui à la
disposition des enfants et des maîtres un éventail large et riche de matériel et de
techniques qui leur permet, dans la pratique, de s'engager dans une pédagogie plus
efficiente.
Il nous
faut faire le même effort culturel pour les adultes. Un éducateur d'École Moderne ne
doit pas avoir des oeillères Pour une pédagogie largement ouverte sur la vie il lui faut
une large information psychologique, philosophique, sociale, pédagogique, sur tous les
problèmes que suppose le renouveau pédagogique que nous avons suscité : notre
périodique BEM vous ouvrira lui aussi les Portes du monde.
***
La méthode
Naturelle
de Grammaire
Si la
grammaire était inutile !
Tel a été
le mot d'ordre que je lançais il y a une vingtaine d'années. Et aujourd'hui encore, il
suffit que je hasarde cette affirmation dans une Conférence pour que le public s'agite
comme si j'avais commis un blasphème : les instituteurs se regardent, ils tournent
leurs yeux ironiques ou timides vers les chefs présents, parfois auteurs de manuels de
grammaire, comme pour leur dire : « Qu'en pensez-vous ? »
D'ailleurs
les instituteurs eux-mêmes sont rarement d'accord. Que je dénonce les devoirs et les
leçons, oui, mais penser qu'on puisse apprendre à écrire sans exercices de grammaire,
cela dépasse l'entendement ; car enfin, ne faut-il pas connaître les règles de
grammaire pour écrire correctement ?
Je vais
encore une fois ici refaire la démonstration simple, sans grande illusion. Il en est de
la grammaire comme des vieilles traditions trop enracinées dans la jeune vie des
individus et qui disparaissent parfois momentanément pour reparaître plus tard en
folklore.
Il est pourtant des vérités que nous avons le devoir de proclamer quand nous les tenons comme telles. Et les vérités, comme la liberté, cheminent immanquablement jusqu'à éclater un jour dans le comportement libérateur des hommes et des sociétés.
Dès
octobre 1937 dans une brochure « La Grammaire française en quatre pages »,
j'écrivais déjà en préface :
« Ce
n'est pas une gageure ; nous n'avons fait aucun pari de condenser en quatre pages -
peut-être sera-ce même en trois - le contenu de tous les manuels de grammaire. Notre
entreprise est d'une portée pédagogique autrement considérable puisqu'elle vise à
simplifier vraiment notre expérience pratique de la langue grâce aux techniques
nouvelles que nous avons introduites dans nos classes.
« Personnellement, je ne suis pas grammairien, loin de
là ! L'avouerai-je même : lorsque, après la guerre (de 14-18), je repris, à
demi-convalescent, une classe préparatoire, je constatai avec un peu de surprise que
j'avais presque totalement oublié toutes les règles de grammaire. C'est à peine si je
distinguais encore dans les temps quelques formes simples : l'indicatif présent,
l'imparfait, le futur, le conditionnel. Je ne savais plus si le passé simple devait
s'appeler passé défini - je me le demande encore en écrivant ces lignes - et la chaîne
bijou, caillou, chou... revenait pénible ment à ma mémoire.
« Ne
parlons pas de toute la foule de pronoms, d'adjectifs, d'adverbes, de prépositions,
etc... dont je savais évidemment l'emploi sans pouvoir les distinguer avec précision. Et
pourtant je venais d'écrire un petit livre qui ne manquait pas d'émotion, et je savais,
d'une plume assez vive, défendre mes droits, ou écrire pour mes élèves des contes et
des poésies que, à ma grande surprise, ils préféraient aux oeuvres classiques qui leur
étaient alors offertes.
« Je
ne me suis pas ému de mon ignorance. Je savais écrire d'une façon convenable. Je
sentais que c'était là l'essentiel, que tout le reste, que toutes ces chinoiseries
grammaticales étaient surtout inventions scolastiques et que si moi, qui avais eu
jusqu'à 18 ans, le crâne bourré par maîtres et manuels, pouvais, sans grand
dommage - et qui sait, peut-être avec profit - oublier les neuf dixièmes de la
grammaire, c'est que celle-ci, telle du moins qu'on me l'avait enseignée, n'était ni
vitale ni indispensable, et que la voie suivie jusqu'à ce jour ne répondait pas aux
besoins d'élèves qui, dans la vie, n'ont que faire de terminologie.
« Je
n'ai, depuis, tenté aucun effort pour apprendre à nouveau cette grammaire des manuels.
Et je me hâte de condenser ici, avant qu'il ne soit trop tard, ce que je crois suffisant
et profitable pour notre école primaire.
Car la déformation professionnelle nous marque
dangereusement : à force de revoir tous les ans les mêmes principes, les mêmes
règles avec leurs exceptions, nous les incorporons à notre fonction et à notre vie,
jusqu'à ne plus comprendre que ceux dont la profession n'est pas de rabâcher ces
éléments puissent avec tant de désinvolture en négliger complètement la contestable
valeur.
« N'écoutons
point ceux qui prétendent qu'on ne peut écrire tant qu'on ne connaît pas les règles de
la grammaire et de la syntaxe... Les pédagogues n'ont vu que la règle, et la règle a
tué la vie.
« Ils
écrivent bien, certes, ces grammairiens pour qui écrire est une sorte de devoir de style
où la forme masque l'absence de pensée et de sentiment. Mais qui lit leurs
uvres ? Et pensez-vous que ce sont elles qui passeront à la postérité ou
bien plutôt les pages vibrantes d'émotion et de vie de ces jeunes écrivains qui, sans
se soucier outre mesure de la grammaire, ont su exprimer ce qui vous agite ou vous
remue ? Je pense à tel écrivain à succès, avec ses phrases osées et ses mots à
peine francisés... On dira plus tard, comme nos professeurs en arrêt devant des
tournures peu académiques de nos classiques : hardiesse de style ! Parce que la
vie aura triomphé de la forme morte comme triomphera un jour prochain, à lEcole,
la rédaction vivante et joyeuse, chemin royal qui mène vers la perfection grammaticale.
« Toutes
ces précautions pour bien prévenir nos camarades - et aussi les spécialistes qui nous
liront - que je suis loin de prétendre à l'érudition grammaticale. Je puis commettre
des oublis qui méritent d'être réparés, et des erreurs que je rectifierai avec
plaisir, heureux justement si ces lignes peuvent susciter encore une fois entre nos
camarades une collaboration profitable. » (1)
(1) Un
instituteur qui fut en son temps à l'avant-garde de la pédagogie française, DELAUNAY
(Calvados), faisait des réflexions identiques : « Je suis une nullité
grammaticale. je serais fort embarrassé pour répondre à des questions de grammaire du
C.E.P. Il y a de cela de nombreuses années, j'avais découpé, dans des journaux
scolaires des épreuves de dictée. Lorsque je les classai, je constatai que les
spécialistes de ces revues n'étaient pas toujours d'accord. Pour moi, la grammaire est
une science qui se fait, encore bien imparfaite. S'il n'y avait pas la nomenclature
officielle, il nous serait difficile de nous reconnaître. »
Si la grammaire était inutile !
Entendons-nous bien d'abord sur la portée de notre pétition.
Nous ne
prétendons point que l'étude de la grammaire soit absolument inutile à tous les degrés
de l'enseignement. Nous parlons naturellement en instituteurs qui se préoccupent
d'améliorer les conditions et le rendement de leur métier. Nous ne préjugeons pas de ce
que peut être ou doit être, l'enseignement du français à d'autres degrés où la
grammaire reprend peut-être, et sans doute, quelques-uns de ses droits.
NOTRE
EXPÉRIENCE, AUJOURD'HUI LONGUE ET DÉCISIVE, MONTRE SEULEMENT QU'ON PEUT APPRENDRE A
ÉCRIRE LE FRANÇAIS A LA PERFECTION SANS CONNAITRE LES RÈGLES DE GRAMMAIRE. SI CELA EST
VRAI - ET C'EST LA DÉMONSTRATION QUE NOUS ALLONS FAIRE ICI - L'ECOLE SEST TROMPÉE
DE CHEMIN EN PLAÇANT LES RÈGLES DE GRAMMAIRE A LA BASE DE L'ÉTUDE SCOLAIRE DU
FRANÇAIS. IL NOUS FAUT CHERCHER ENSEMBLE, TROUVER ET VULGARISER LES NORMES DU NOUVEL
ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS, PAR LA MÉTHODE NATURELLE D'INTELLIGENCE ET D'EFFICACITÉ.
Comme on le
voit l'affaire est d'importance. Elle intéresse et conditionne tous les processus
présents et à venir de l'éducation.
La grammaire est-elle utile pour l'apprentissage de l'orthographe ?
Pour la
régularité de notre démonstration, il nous faut, dès l'abord, distinguer grammaire
et orthographe qui sont, dans l'esprit des lecteurs, trop arbitrairement
confondus.
Réglons
d'abord son fait à l'apprentissage de l'orthographe qu'on considère aujourd'hui, plus
encore que par le passé, comme une nécessité dramatique, non pas tant pour la culture,
dont on se préoccupe d'ailleurs fort peu, que pour les classements scolaires et les
examens qui n'en sont que les ersatz.
GRAMMAIRE
et ORTHOGRAPHE sont deux choses radicalement différentes. La grammaire française
nous enseigne les règles d'une expression écrite en français, correct, conforme à
l'expression des idées, des sentiments et des faits d'information aux exigences de
l'usage, des codes plus ou moins capricieux, des Instructions Ministérielles et des
examens. C'est de cette grammaire, et seulement de celle-là dont nous dénonçons
l'inutilité, dans l'enseignement du premier degré.
L'apprentissage
de l'orthographe, dont on fait aujourd'hui tant de cas, n'est que secondaire et accessoire
et n'a rien à voir ni avec la perfection de la langue, ni avec la culture. On peut - et
c'est le cas de nombreux écrivains - manier le français avec une maîtrise exemplaire et
présenter cependant des insuffisances orthographiques qui scandaliseraient les
pédagogues et les simples correcteurs d'imprimerie.
Nous ne
posons même pas la question - l'étude de l'orthographe est-elle util ? Elle est
utile dans la mesure où la mode, les instructions ministérielles et les examens
l'exigent. Mais que changent demain comme nous le souhaitons ces exigences
formelles ; qu'aboutissent les travaux de la commission officielle de la Réforme
de l'orthographe, et le problème scolaire de l'orthographe perdra de son acuité,
jusqu'à ne plus contrarier l'apprentissage naturel et normal de la langue. Quiconque a
réfléchi à ce problème ne peut quêtre d'accord pour proclamer cette importance
toute relative de l'orthographe.
C'est Anatole France qui disait : « Les grands
classiques de Corneille à Voltaire, et le roi Louis XIV lui-même ne mettaient pas
l'orthographe... La recherche de l'orthographe constitue pour l'enfant une perte de temps
considérable et contribue à restreindre le développement de la connaissance
humaine. »
« Il
fut un temps, écrivait aussi E. Tribouillois dans son livre : APPRENONS
L'ORTHOGRAPHE (Editions Delagrave - Paris), où l'orthographe des mots de notre langue,
tout nouvellement fixée par l'Académie que venait de fonder Richelieu, et pour beaucoup
encore incertaine, permettait à notre grande épistolière, Madame de Sévigné, et aux
Précieuses, ses contemporaines, d'émailler leurs lettres de fautes qui nous paraissent
aujourd'hui invraisemblables. Au siècle suivant encore, le vainqueur de Fontenoy,
Maréchal de France, pouvait écrire sans en être diminué : « ILS VEULE
ME FAIRE DE LA CADEMIE ; CELA MIRET COMME UNE BAGUE A UN CHAS ».
Marcel
Cohen constate lui aussi « Quelqu'un, je ne Sais qui, a dit il y a
déjà un bout de temps : « LA GRAMMAIRE (FRANÇAISE) EST L'ART
D'APPLIQUER L'ORTHOGRAPHE DE L'ACADÉMIE ». Or, comme cette orthographe est
mauvaise et que, si on est obligé de la subir, il ne faut à aucun prix la justifier, la
grammaire ainsi comprise est simplement à supprimer. »
Dans son
« HISTOIRE D'UNE LANGUE : LE FRANÇAIS », Marcel Cohen écrit
encore :
« L'orthographe
académique a résisté à tous les essais de réforme. En matière de langue, c'est le
donjon du conservatisme social.
« La
question demeure, petite mais importante question sociale. Les enfants du peuple,
disposant d'un temps moins long pour l'instruction, ayant moins de temps pour lire, et
moins de livres à leur disposition que les enfants riches, sont proportionnellement plus
encombrés par l'apprentissage de l'orthographe; leur instruction générale en est
réduite d'autant ; l'orthographe est vraiment le cauchemar des instituteurs. C'est
aussi une plaie pour tous ceux qui doivent obtenir par un examen un emploi, même modeste,
public ou privé et qui doivent gagner leur vie comme dactylographe par exemple. »
Décortiquons
donc quelque peu ce problème de l'orthographe. L'apprentissage traditionnel est basé sur
cette croyance que les règles - et elles seules - enseignent l'orthographe. Or,
l'écriture française n'est pas logique du tout ; les règles n'y sont employées qu'au
hasard, et encore avec tellement d'exceptions qu'elles perdent leur caractère
élémentaire de règles.
Dans le
livre déjà cité : « APPRENONS L'ORTHOGRAPHE », E. Tribouillois donne
cette appréciation sur l'orthographe d'usage :
« Moi,
professeur, moi, professeur de français, moi, écrivain, moi, académicien, qu'est-ce qui
me gêne ?... Les doubles lettres et les mots tirés du grec. Les doubles lettres
toujours ou presque toujours : je sais écrire ACCABLEMENT, oui. mais
j'hésite encore sur APERCEVOIR et sur AGRESSIF.
Si moi je suis dans cet embarras, je dois conclure que les
« primaires » y seront toujours. »
Ainsi
s'exprimait Emile Faguet, et l'on ne peut nier qu'il eût raison. Les « primaires »...
et les autres ont fort à faire avec notre orthographe où se rencontrent toutes
sortes de complications introduites comme à plaisir, des marques d'érudition sans
valeur, des erreurs maintes fois constatées, des chinoiseries.
Et tout
cela sous prétexte d'étymologie, de laisser aux mots leur marque d'origine.
Passe
encore si c'était logique, et si c'était vrai. Mais ce n'est pas logique - on écrit
d'un côté préfet et effet, et, de l'autre parfait et satisfait, alors que ces quatre
mots ont la même étymologie.
Et ce
nest pas vrai : ce ne sont pas des savants usant du privilège que leur donnait
leur autorité, ce sont des clercs à demi-ignorants qui, voulant faire étalage de leur
prétendue science, furent cause quau XVe et au XVIe siècle vinrent
de toutes parts, s'abattre sur notre orthographe des groupes de consonnes que le Moyen-Age
avait sagement ignorées.
« L'orthographe
a chez nous le caractère et la force d'une religion » constatait également F.
Brunot.
Il faudrait
que nous soyions bien d'accord sur ce point : la langue française n'est pas
construite logiquement, sur la base de règles et de principes, mais selon les caprices de
l'usage des anciens « écrivains » et des clercs.
S'IL EN EST
AINSI, CE NE SAURAIT ÊTRE PAR L'ÉTUDE DES RÈGLES ET PRINCIPES QUE SE FERA
L'APPRENTISSAGE DE L'ORTHOGRAPHE.
LE TATONNEMENT
EXPÉRIMENTAL
Mais il y a
une autre raison qui s'inscrit contre l'apprentissage traditionnel de l'orthographe :
la langue écrite, tout comme la langue parlée ne se fait que par tâtonnement
expérimental. Personne ne fait appel à la règle dans l'apprentissage de l'orthographe.
Et si, par suite du conditionnement scolaire quelques enfants y ont recours, ils emploient
la plupart du temps la règle à contresens. Il est patent que l'enfant écrivant une
dictée par exemple, ne fait jamais appel à la règle qu'on lui a apprise : il
écrit sur son brouillon les formes diverses possibles, et, au jugé, selon son
expérience, il écrit le mot demandé. C'est le plus pur tâtonnement expérimental qui
agit par ajustements complexes, visuels, graphiques, et comme physiologiques.
Ce n'est
peut-être pas scientifique mais c'est le procédé le plus sûr universellement employé.
Il serait
facile de mener des enquêtes susceptibles de vérifier la valeur de ce processus
orthographique général. Nous pourrions notamment nous demander si les élèves qui ont
la meilleure orthographe sont ceux qui connaissent le mieux les règles ou si, comme nous
le croyons il n'y a aucune relation entre ces deux faits. Nos lecteurs jugeront déjà par
leur propre expérience.
Tout au
long de cette étude nous aurons à faire la démonstration qu'une pédagogie soi-disant
scientifique se condamne elle-même en partant toujours de données erronées et de
processus qui n'existent que dans l'esprit des scoliastes - ce qui la rend si totalement
désarmée devant le problème de la dyslexie, considéré aujourd'hui comme une maladie
incurable, au même titre que la leucémie et le cancer.
La
réalité c'est que étude des règles et orthographe sont deux choses absolument
distinctes. Les exemples abondent d'enfants qui connaissent par coeur toute leur
grammaire, qui sont capables de répondre à la perfection aux questions de la dictée du
C.E.P. et qui n'en ont pas moins une orthographe déplorable.
Il y a donc
erreur de diagnostic. A nous de chercher les vraies solutions.
N'en
déplaise à tous les spécialistes, théoriciens et praticiens, l'écriture, comme le
langage n'est pas une mécanique qu'on monte systématiquement. Elle est une portion de
vie. Les mots y prennent d'abord leur figure non d'après l'étymologie ou les règles
forgées arbitrairement par les pédagogues, mais d'après leur emploi dans la phrase,
leur sens pour ainsi dire dialectique, leurs résonances réciproques, les liaisons qui
s'établissent entre les éléments de pensée et d'action. C'est parce que, dans
l'apprentissage du langage les mots sont toujours chargés de pensée et de vie et que les
mécanismes ne fonctionnent jamais à vide que la réussite y est si totale, sans aucun
des drames qui accompagnent à l'Ecole la langue écrite.
Or,
l'orthographe, c'est comme l'habit des mots. La contexture, les particularités de ces
mots s'inscrivent dans notre esprit et dans notre comportement non point par logique et
mémoire, mais par des voies exclusivement sensibles, par les photographies successives
dont la netteté indélébile est seulement fonction de la sensibilité des organes qui
les enregistrent, de l'éclairage particulier que nous projetons sur les éléments à
inscrire sur la plaque sensible.
On
s'obstine à enseigner aux enfants les caractéristiques des mots comme on leur
apprendrait à reconnaître les personnes familières par le simple détail des habits
dont on les affuble : veste noire, pantalon gris et cravate à pois. Or, ce n'est
jamais par ces seuls détails que l'enfant reconnaît un individu, ou bien il risquerait
de graves méprises, confondant culottes et vestes, ou cravate et chapeau et les plaçant
indifféremment sur les individus à distinguer.
Non, le
mécanisme de la reconnaissance ne fonctionne jamais ainsi, de cette façon simpliste. Il
est beaucoup plus complexe, beaucoup plus sensible, mais aussi d'une toute autre sûreté.
L enfant voit venir une ombre, et, sans seulement sattarder à identifier pantalon
ou cravate, il dit avec certitude : « Voilà mon papa ! ». Il n'a ni
analysé ni répété ; il n'a même pas prêté attention au sens où l'entend
l'Ecole : un coup d'oeil rapide a suffi. Il est sûr et définitif.
C'est une
telle erreur dans la conception des mécanismes de fonctionnement dans l'écriture et la
lecture qui suscite cette mystérieuse dyslexie, mal scolaire du siècle. Les mots que
vous apprenez à vos enfants sont neutres ; ils ne sont acceptés que par la mémoire
ou l'intelligence et, de ce fait, ne touchent pas les individus dans leurs fonctions
vitales. Alors on les habille au hasard, confondant culottes et cravates. Cela a si peu
d'importance ! Mais l'habitude sera prise. Vous ne rétablirez plus les circuits
normaux.
Les
spécialistes en mal de solution essaient d'expliquer cette maladie dyslexique par la
gaucherie contrariée, par une déficience de la conception spatiale, voire par la
méthode globale « cette galeuse ». Ils n'oublient que
l'essentiel : c'est le mode d'acquisition de l'écriture des mots qui est à changer,
ce sont les principes d'acquisition qui sont à reconsidérer. C'est la méthode
scolastique qu'il faut remplacer par la méthode naturelle qui donne vie aux mots et aux
phrases et les incorpore aux processus organiques du comportement indélébile des
individus.
Dans le
domaine scolaire comme dans le domaine de la santé, il ne suffit pas de soigner les
impotents et les malades. Il faut prévenir les erreurs de base qui produisent les
déséquilibres et retrouver les lois sûres de la vie.
***
Le procès
des conditions traditionnelles d'apprentissage de l'orthographe, n'est certes pas terminé
par ce premier aperçu. Nous avons considéré surtout ici les mots dans ce qu'on appelle
l'orthographe d'usage. Nous examinerons les aléas de l'orthographe d'accord au cours du
procès que nous allons commencer de la vraie grammaire qui détermine la forme même des
mots variables au sein de la phrase.
Il nous
resterait à condamner les exercices systématiques de mémoire et de par coeur qui
prétendent assurer une pratique normale de l'orthographe par la seule vertu de la
répétition, du conditionnement, dit-on aujourd'hui pour parler scientifiquement avec un
air trompeur de modernisme. La scolastique à lEcole primaire en est farcie à tel
point qu'on se demande comment on tuerait le temps dans les classes si on supprimait tous
ces « exercices », qui remplissent tant de pages de nos manuels de
grammaire. Le livre de E. TRIBOUILLOIS dont nous avons déjà parlé (Apprenons
l'orthographe) en est un exemple. Il y a là des pages à retenir, non seulement avec
les règles, mais, ce qui trouble encore plus les enfants, avec les exceptions qui
contredisent les règles.
Alors on
compte sur la mécanique. Elle est peut-être valable pour une minorité d'enfants à la
mémoire fidèle. Et encore, ceux-là n'ont pas même besoin de répétitions puisqu'ils
saisissent du premier coup. Et les autres, ceux qui doivent répéter, le font avec tant
de peine qu'ils en sont bien vite excédés - ce qui détruit d'avance toutes les vertus
de la répétition. Il n'y a qu'à voir le mal qua la masse des enfants pour
l'étude par coeur de la table de multiplication.
Nous sommes
là dans le domaine de la mnémonique et non dans celui de la grammaire. Qu'on y ait
recours quand on ne dispose pas d'autre solution valable, passe encore. Mais qu'on le
fasse alors sans illusion ni pour le rendement ni pour la formation. Il s'agit seulement
d'un travail de robot qui ne sera jamais qu'un pis-aller.
***
Et pourtant
nous dit-on, puisque la rectitude orthographique est aujourd'hui exigée à l'Ecole et
dans les examens, il nous faut bien nous y soumettre.
Mais il
faut que nous redisions à l'intention des éducateurs et des responsables la vanité de
semblables procédés et l'illogisme donc d'une pédagogie qui a comme suprême ressource
d'y avoir recours.
Sauf, en
effet, pour quelques exceptions d'enfants particulièrement doués et qui ne nous posent
ordinairement aucun problème, tout exercice scolastique, c'est-à-dire qui n'est pas
profondément motivé, et que l'enfant exécute comme un devoir sans but, est toujours
inutile et donc dangereux. Il n'y a qu'à voir nos enfants faire les exercices des
manuels. On leur a donné une longue liste de mots mis au pluriel. Ils commencent à les
écrire correctement, puis l'automatisme reprend ses droits et la fin de l'exercice est
criblé de fautes. Ou bien ils conjuguent un verbe en opérant en série, de haut en bas -
je, tu, il... etc..., et en mettant les terminaisons à la fin, également en série.
Croit-on
vraiment qu'un tel travail puisse avoir une portée véritable d'exercice. ? Et si
même l'enfant, grâce à votre surveillance, conjugue son verbe sans faute, est-on bien
sûr que cet exercice lui soit de quelque utilité, qu'il soit au moins inscrit dans son
automatisme et lui soit, de ce fait, profitable ?
Nous citons
souvent le cas, hélas ! pas unique, de ce candidat au C.E.P. qui ne pouvait pas se
corriger de la faute assez courante dans certaines régions de France
« J'ai parti », au lieu de « Je suis
parti ».
Désespéré,
le maître lui donna un soir à conjuguer cent fois le verbe partir, au passé composé,
et s'en alla à sa partie de pêche. Quand il retourna, un peu tard, il est vrai, la
classe était vide. Mais l'élève avait écrit spontanément au tableau : « Monsieur,
comme j'avais fini ma punition et que vous n'étiez pas rentré, J'AI
PARTI ! »
Il ne
s'agit pas là, hélas ! d'une boutade mais de l'exemple typique de la portée des
exercices qui ne sont qu'exercices.
Non, bien
que nous considérions que la grammaire orthographique est inutile, nous n'oublions pas
que, en attendant mieux, nous devons satisfaire aux exigences de l'administration et des
parents. Mais nous le ferons avec le moins de dommages possibles, avec un maximum
d'intelligence et d'efficacité. Et nous verrons comment nous pourrons y réussir par
notre formule de l'Ecole de travail, où il y aura pour tous les individus - en
parodiant une formule sociale éloquente - du pain et des roses.
***
Si la grammaire était inutile pour l'apprentissage du français
L'aspect orthographique de l'enseignement de la langue, n'est
donc, nous l'avons vu, qu'une considération mineure, quelle que soit l'importance sans
cesse exagérée qu'on tend à lui accorder.
Autrement
déterminante est la question de la Grammaire, élément jugé indispensable de la
connaissance et de la pratique de la langue.
Il ne
suffit plus de savoir si on sera capable d'écrire sans faute - ce qui n'a, répétons-le,
qu'une valeur toute contingente plus spécifiquement scolaire. Mais savoir s'exprimer, non
seulement correctement, mais avec élégance et sentiment, être en mesure de manier la
langue avec adresse et habileté, savoir démontrer, convaincre, émouvoir, c'est une
toute autre affaire, qui conditionne largement à notre époque notre comportement et
notre vie.
C'est donc
très important pour nous de déterminer avec sûreté la méthode pour y parvenir. La
méthode traditionnelle a ostensiblement fait faillite. Nous sommes à la recherche d'une
méthode plus efficiente.
Comme pour
la grammaire orthographique, c'est le point de départ de l'enseignement grammatical qui
est erroné. Seulement cette erreur, les psychologues et les pédagogues contemporains ne
veulent pas la reconnaître parce que cette reconnaissance signifierait l'écroulement de
tout le château de cartes scolastique de l'apprentissage.
Dans un
récent « Billet » de la revue l'EDUCATION NATIONALE, M. Pierre-Bernard
MARQUET résume ainsi les « Bases » de la Scolastique :
« Peut-on
écrire bien en méprisant la grammaire, la ponctuation et l'élémentaire
rhétorique ?...
« Peut-on
être un grand peintre sans savoir dessiner ?
« Peut-on
composer de la vraie et bonne musique sans connaître la gamme ni l'harmonie ?... »
La façon
même dont ces questions sont posées sous-entend que la réponse ne fait pas de doute.
Nous seuls doutons. Mieux : nous sommes, expérimentalement, persuadés du contraire.
C'est
L'ECOLE, à tous les degrés, qui a inventé, pour s'attribuer originalité et importance,
un processus d'acquisition et de vie qui n'a cours qu'à lEcole et jamais dans la
vie.
L'Ecole
s'imagine volontiers que la pensée, et l'expression de cette pensée peuvent se monter et
se construire comme se monte une machine par adjonction et agencement des pièces,
préparées d'avance, qui la composent. Si cela était, le premier stade des acquisitions
linguistiques serait évidemment la connaissance parfaite des règles et principes sans
lesquels la mécanique ne saurait pas fonctionner. C'est évidemment logique.
Et les
scoliastes s'en sont persuadés et en ont persuadé leurs élèves. Enfermés dans leur
système en dehors de la vie, ils ont négligé, pour si paradoxal que cela soit, de
considérer la pratique même de leur vie et de celle de leur famille où ne sont jamais
appliqués les principes scolaires. Le professeur, mère de famille monte chez ses
étudiants la mécanique scolastique, mais elle emploie exclusivement la méthode
naturelle avec son enfant qui apprend à parler et à marcher. Et le professeur,
possesseur d'une auto, a appris à conduire comme tout le monde, et conduit exclusivement
aussi par tâtonnement expérimental, selon la méthode naturelle souveraine.
Cela vient
sans doute du fait que les méfaits de la méthode scolastique sont plus ou moins
compensés par la méthode naturelle ambiante dont bénéficie l'Ecole, à l'insu des
professeurs.
Ils
prétendent - et ils vous en feraient l'éloquente démonstration - enseigner aux enfants
à rouler à bicyclette selon ces mêmes principes pseudo-scientifiques. Le processus en
est bien réglé, comme le sont tous les travaux scolaires, et la progression
indispensable détaillée dans les manuels. Il faut commencer par le commencement,
décrire d'abord les pièces de la machine, expliquer avec schéma, le sens du mécanisme
et l'action des pédales, puis la physiologie de l'équilibre et de la direction.
(N'oublions pas que les scientifiques ont nié la possibilité de tenir en équilibre sur
deux roues tant que les bicyclettes, malgré eux, ne se sont pas mises à rouler).
A ce
moment-là, si le professeur, à demi-conscient de l'insuffisance, dans la pratique de son
enseignement théorique, veut quelque peu moderniser son enseignement, il introduira à
l'Ecole - si les règlements l'y autorisent - un vélo véritable. Evidemment pas pour
rouler dans les couloirs, bien sûr. Ce vélo on le mettra prudemment sur cale et les
élèves à tour de rôle viendront y faire leurs exercices pratiques, réglés
méthodiquement, en suivant jalousement une indispensable progression.
Et quand le
cours sera fini, les enfants seront censés savoir rouler à bicyclette. On les lâchera
alors dans la vie.
Et, ô
miracle ! les enfants roulent à la perfection sur leur vélo, bien mieux certes que
leur professeur. Pour celui-ci donc succès complet. Méthode efficace à 100%.
Or, tout le
monde sait bien que si on avait lâché des élèves munis de leur seul viatique
scolastique, ils auraient bien vite roulé dans le fossé ou tamponné le premier
véhicule venu. Que s'est-il donc passé ?
L'enfant qui avait subi les explications du professeur voyait, à la sortie, un vélo inutilisé au bord d'un trottoir. Et là, oubliant totalement les inutiles enseignements du maître, il commençait son apprentissage exclusivement par tâtonnement expérimental : il enfourchait le vélo, non sans avoir repéré un fossé herbu où il irait s'échouer, car c'est ainsi que commence sous tous les cieux et avec tous les enfants du monde, le premier apprentissage de la marche à vélo.
L'enfant se
relève, se gratte un peu si nécessaire, inspecte son vélo, puis retourne au sommet de
la montée pour reprendre son exercice et aller s'échouer plusieurs mètres plus loin.
Quelques exercices semblables encore et il saura marcher à vélo, sans connaître ni la
mécanique, ni l'action des pédales, ni les principes majeurs de l'équilibre.
Heureusement pour lui car s'il avait troublé son tâtonnement expérimental par des
considérations théoriques, il aurait échoué immanquablement. Tout le monde sait en
effet qu'on ne tient son équilibre au début qu'à condition de ne pas y penser et qu'on
perd sûrement la direction si on fixe les pédales ou le guidon.
Mais comme
le professeur n'est pas témoin de cet exercice clandestin, il s'attribue volontiers le
bénéfice de la maîtrise que son enseignement a valu à ses élèves et qui constitue
effectivement une réussite à 100%
Il en est
de même pour le français, pour les sciences, pour le calcul et pour lArt.
LA MARQUE
DE LA SCOLASTIQUE
Nous ne
disons pas que la spontanéité peut tout, et qu'il suffit qu'on donne un pinceau à un
enfant pour qu'il produise un chef-d'oeuvre Cette spontanéité, elle est à replacer dans
le cadre du processus général et universel du tâtonnement expérimental, à même le
milieu et la vie. Toujours est-il que, par la méthode naturelle l'enfant se réalise avec
une richesse, une subtilité et un allant créateur sans lesquels il ne saurait y avoir
oeuvre d'art.
Au lieu de
considérer, comme le fait la scolastique, que l'enfant ne sait rien - ce qui est
évidemment faux - et qu'il appartient à l'éducateur de tout lui apprendre - ce qui est
prétentieux et irréalisable - nous partons, pour notre enseignement des tendances
naturelles, chez tout individu sain, à l'action, à la création, à l'amour du beau, au
besoin de s'exprimer et de s'extérioriser..
Nous aidons
l'individu à se réaliser et à affiner, par l'action, son sens artistique latent. Tout
comme, par les mêmes procédés naturels - ceux qu'emploie la maman - nous préservons en
lui et cultivons son sens littéraire, poétique, scientifique, mathématique ; et par ce
biais, nous allons toujours plus haut et plus loin que ne le fait la scolastique.
Mais que
l'Ecole se saisisse de cet enfant de sept ans qui s'exprime en peinture et en dessin avec
la même impétuosité qui le fait triompher du vélo ; qu'elle arrête
autoritairement le torrent que nous avions mis en branle pour le couler arbitrairement
dans le processus traditionnel de la leçon et de la copie et instantanément, en tous cas
dans l'espace de quelques jours, la flamine que nous avions allumée vacille et
s'éteint ; la fleur prête à s'épanouir se fane et se dessèche.
Il arrive,
dans notre pays de Provence qu'un certain nuage venu de la mer et chargé de miasmes et de
sel passe, un matin, sur les pommes de terre en fleurs ou sur les boutures d'anémones ou
d'oeillets En quelques heures la verdure est grillée comme par un incendie définitif.
Tel est le
sort des enfants qu'a prématurément marqués la scolastique. Ils ne savent plus ni
dessiner ni peindre ; ils n'ont plus d'idée et attendent passivement que le maître
ou le livre leur apportent la becquée. L'élan est éteint.
Il est
certes quelques individus privilégiés qui s'accommodent plus ou moins de cette
limitation et réussissent malgré la scolastique, ce qui induit en erreur ceux qui la
pratiquent. Mais la grande masse des écoliers d'aujourd'hui en sont irrémédiablement
marqués, à moins que par un sursaut de défense de leur être, ils s'organisent contre,
ou sans l'Ecole, jusqu'à en avoir une irréductible allergie.
Certaines
formes d'opposition scolaire, le refus d'étudier, la crainte et la peur de l'Ecole, et
tous les multiples aspects de la dyslexie ont comme cause essentielle cette erreur de
méthode qui contrarie et anéantit la vie.
Je sais
bien que, lisant cela, les éducateurs penseront que je dramatise sans raison puisque les
choses ne se passent que rarement ainsi dans leurs classes. S'ils ne mesurent pas les
dommages profonds que les méthodes traditionnelles causent à la vie active des enfants,
c'est que le milieu corrige leurs erreurs. Il les corrigeait d'une façon presque radicale
à lEcole de village de naguère où l'enfant participait au travail des champs,
dans une atmosphère essentiellement bénéfique. Ce correctif n'existe plus
qu'exceptionnellement: dans les villes tentaculaires, dans les zones déshéritées des
H.L.M. et des grands ensembles. Et c'est sans doute une des raisons qui rendent plus
sensibles et plus impérieux les problèmes complexes qui s'imposent de nos jours aux
pouvoirs publics et aux parents d'élèves.
Il serait
souhaitable que, pour notre commun enseignement, puisse être menée l'expérience
intégrale qui livrerait quelques enfants, de leur naissance à la puberté, à des
éducateurs qui les traiteraient exclusivement selon leurs méthodes soi-disant
scientifiques.
Nous ne
nous avançons pas en prédisant que les enfants qui seraient soumis à cette expérience
monstrueuse seraient incapables de réagir aux impératifs de la vie.
Telle
serait la faillite de l'Ecole.
J'exagère ?
Cette
expérience a été pourtant menée pendant de nombreuses années dans les pays colonisés
soumis à l'alphabétisation.
Là, les
enfants ne connaissent rien de notre langue. L'éducateur les prend à l'état pur,
pourrions-nous dire. Voyons ce que donne la méthode :
Pour ne pas
être suspecté de parti-pris, nous donnerons ici le témoignage, à notre avis
irrécusable, de M. THABAULT, Directeur, à l'époque, de l'Enseignement au Maroc.
« Dans
une école marocaine, créée par l'Alliance Israélite universelle, les instituteurs
appliquent les programmes et les horaires français, se servent des manuels publiés à
Paris pour les petits Français, et enseignent naturellement la grammaire traditionnelle.
« A la fin de la première année scolaire, gros succès 50
élèves sur 60 savent lire couramment. Mais hélas ! ils ne comprennent pas ce
qu'ils disent.
« Le
résultat, le voici : Au C.E.P.E., un élève de 15 ans écrivait le texte
suivant :
Ma première cigarette !
« FUMER UNE CIGARETTE ; JE ME
DÉSIRE DANS MES LÈVRES ; ASPIRER, EXHALER, CELA ME FAIT GRANDIR, MES YEUX ET
LES LÈVRES DE MES CAMARADES.
UN JOUR, EN
SORTANT DE MA MAISON, UN DE MES COUSINS M'OFFRIT UNE CIGARETTE, ALLUMER, TIRER APRÈS, UN
INSTANT SURPRIS, M'ACRETÉ LA BOUCHE, MES YEUX PAPILLOTENT, MA TÊTE CHAVIRÉE, DES COUPS
DE SUEUR SE COULENT SUR MON FRONT ET JE FAIS DES EFFORTS POUR VERNIR. MON PÈRE M'A FAIT
CONNAÎTRE CE LUI EST ARRIVÉ, CAR LE TABAC CONTIENT DU POISON ET LE POISON EST INUTILE A
LA SANTÉ. »
Cet
exemple, ajoute M. RIETHMULER, Inspecteur Primaire, qui le cite, n'a pas été choisi pour
les besoins de la cause et l'auteur dispose en effet, de beaucoup de documents semblables.
D'autre
part, voici, toujours de la même origine, le texte d'un ancien élève de lEcole,
pourvu du C.E.P.E.
« J'AI
REÇU VOTRE HONORÉE DU 7 OCTOBRE 1940 DONT J'AI ÉTÉ EN CONFIRMATION DE MA BONNE NOTE.
D'APRÈS
VOTRE RÉPONSE, M. LINSPECTEUR, JE L'AI TRANSMISE A L'ISRAÉLITE QUE JE VOUS AI PARLÉ M'A
DIT DE VOUS ÉCRIRE DE NOUVEAU ET VOUS PRIE, MONSIEUR L'INSPECTEUR, DE M'ÉCRIRE EN PAPIER
SOUS MON NOM A REMETTRE AU CHEF DE CETTE DITE VILLE QUIL LES GOUVERNE, AFIN QU'IL
LEUR AUTORISE DE COMMENCER L'OUVERTURE DUNE ÉCOLE PAR EUX-MÊMES JUSQU'A L'ALLIANCE SERA
PRÊTE, CELA SE RENOUVELLERA AUSSITÔT. »
Et M.
RIETHMULER ajoute : « Dans les deux documents on constate : un
vocabulaire très étendu, un peu trop littéraire, une orthographe impeccable, mais une
invraisemblable lacune en ce qui concerne l'intelligence grammaticale de la phrase
française. »
Avec M.
THABAULT concluons : « D'un côté, on enseigne le français sans
enseigner la grammaire, et on obtient d'excellents résultats parce qu'on fait parler les
enfants, parce qu'on a méthodiquement monté en eux des mécanismes de la langue parlée
avant de les faire écrire et de les amener à réfléchir à leur savoir.
« D'un
autre on obtient, malgré un effort dont nous n'avons pas idée, des résultats très
décevants parce que, si on enseigne l'orthographe, le vocabulaire, la grammaire, on ne
fait pas parler les enfants ; on est censé les faire réfléchir sur des mécanismes
grammaticaux dont ils n'ont pas l'usage.
« Rien
ne saurait nous démontrer avec plus d'évidence le caractère défectueux de
l'enseignement grammatical: il n'est pas indispensable pour assurer la possession du
mécanisme du langage :: il est insuffisant pour en donner l'essentiel. »
Voilà ce
que donne en réalité le montage des mécanismes en rédaction sur la base des règles de
grammaire. La méthode est définitivement condamnée.
LA
GRAMMAIRE
CONDAMNÉE
Cette
condamnation, si les scoliastes la contestent, tous les grands éducateurs l'ont
formulée, d'une façon plus ou moins définitive :
« Je
tiens pour un malheur public, écrivait Anatole France, qui s'y connaissait (A.
FRANCE. Pierre Nozière.) qu'il y ait des grammaires françaises. Apprendre dans un
livre, aux écoliers français, leur langue natale, est quelque chose de monstrueux quand
on y pense.
Etudier
comme une langue morte la langue vivante, quel, contresens !
Notre
langue, c'est notre mère et notre nourrice ; il faut boire à même ; les
grammaires sont des biberons. Et Virgile a dit que les enfants nourris au biberon sont
indignes de la table des dieux et du lit des déesses. »
Nous
donnons, ci-dessous, une liste de citations que chacun d'entre vous pourra d'ailleurs
compléter. Il serait intéressant notamment d'interroger les écrivains en renom, et ceux
qui le sont moins, les journalistes et les secrétaires, de demander à quelques-uns
d'entre eux de répondre aux questions courantes du C.E.P.E. On se rendrait compte alors
plus ostensiblement encore de l'inutilité de la grammaire pour l'apprentissage de la
langue écrite, (ne parlons pas de la langue parlée où nul ne se réfère à la
Grammaire).
« Il
faut avouer loyalement que la connaissance minutieuse des règles actuelles ou périmées
de la grammaire ne confère pas nécessairement l'art de bien parler ou de bien écrire en
français.
Déclarons
donc sans réticence, ni timidité, que la meilleure méthode d'enseignement, c'est la
pratique de la langue courante dans un milieu cultivé, l'habitude d'un vocabulaire, d'une
syntaxe, d'un langage, simples, clairs, corrects, faciles et spontanés. Quiconque aura
reçu cette éducation que rien ne remplacera complètement, ignorera peut-être ce que
c'est que le passé antérieur ou l'imparfait du subjonctif, mais se servira de ces formes
dangereuses avec l'heureuse sécurité de l'inconscience. » FONTAINE (Pour qu'on sache le Français, p.I).
*
« Je
crois être en droit de dire qu'on fait de la grammaire une plus grande affaire qu'il est
besoin. » - LOCKE (de « L'Education des Enfants », 1695).
*
« Substituer
à l'habileté dans l'art de coller des étiquettes, une étude sérieuse du langage
modelé sur la pensée, dût la nomenclature en souffrir, voilà évidemment le but à
atteindre. » - FONTAINE (Le problème grammatical).
*
« Il
faut avouer et reconnaître loyalement que la connaissance minutieuse des règles n'est
pas aussi indispensable qu'on pourrait le croire à qui veut parler ou écrire
correctement. On peut soutenir qu'il y a un enseignement intuitif et en quelque sorte
empirique de la langue française et que la forme didactique n'est pas indispensable. Ce
qui importe, c'est la pratique des règles et non leur connaissance théorique. » -
DELFOLIE, I.P.
*
« On ne construit pas une langue à partir de la grammaire.
a) Une
langue n'est pas faite par les grammairiens; elle est l'oeuvre d'un peuple, une oeuvre
collective; elle se forme lentement au cours des siècles, et ce n'est qu'à la longue
qu'elle arrive à fixer sa forme à peu près définitive. C'est alors, mais alors
seulement, que les savants l'étudient, dégagent les règles souvent incertaines d'après
lesquelles elle paraît s'être développée. (Albert Dauzat).
b) D'un
ensemble vivant et concret, elle tire des abstractions, et ce n'est pas en assemblant
celles-ci qu'on peut reconstituer cet ensemble et surtout lui redonner de la vie.
Etant
donné le but que nous nous proposons en Alsace, l'enseignement de la grammaire n'est pas
indispensable.
Des expériences le prouvent.
Dans des
hameaux de la Dordogne patoisante et dans des écoles de la brousse africaine, M. Davesne,
directeur de l'Enseignement en A.E.F., a tenté d'enseigner le français sans recourir à
la grammaire. Les résultats ont été surprenants, en particulier pour l'orthographe de
règles qui, en apparence, dépend si étroitement de la grammaire. »
RIETHMULER, I.P. (Haut-Rhin).
*
« Ce qui intéresse l'enfant, ce qu'il peut et doit
savoir, c'est le français et non la grammaire française. » - (BRUNO, professeur
d'histoire de la langue française à la
Sorbonne, et BONY, inspecteur de l'Enseignement primaire, dans la préface à leur livre
du Maître de la méthode de la langue française, 2e livre.)
*
« La
circulaire ministérielle du 28 septembre 1910 qui « enjoint » de
rompre avec cette idée fausse que la grammaire est toujours conforme à la
logique. »
« La
grammaire est l'objet d'une répulsion universelle. Les enfants n'en font que par
contrainte et par dégoût. Ils n'y trouvent aucune espèce d'intérêt.
Le
cerveau de l'enfant est à peu près incapable des abstractions dont la grammaire est
pleine... Plus l'enfant est intelligent, moins il est capable de grammaire, parce que la
grammaire est quelque chose d'absurde.
L'enseignement
grammatical demeure, avec la théologie, dans notre âge moderne, le seul reste vivant du
Moyen âge, la seule forme actuelle de la scolastique. »
*
« Etudier
la grammaire, c'est se pencher sur un formalisme dont les mécanismes n'ont aucun rapport
avec ceux de la pensée.
Nous ne
retiendrons que le fait incontestable : la grammaire reste à faire. C'est plus que nous
ne demandions. Nous nous inquiétons de savoir si la grammaire a sa place à l'école
primaire. Ce souci ne répond à rien puisque à la question que nous nous étions
posée : Qu'est-ce que la grammaire ? Il faut répondre que la science
grammaticale n'existe pas et que la grammaire que nous enseignons est un pur
fatras. » - CABUS, I.P., Lyon.
*
« Nous
savons le français sans nous donner la peine de l'apprendre. Il suffit d'écouter ceux
qui parlent bien et de lire des auteurs qui ont bien écrit. Il semble que ce bienfait de
la nature nous ait déplu parce qu'il était gratuit. Nous avons cherché le moyen de
faire payer chèrement aux écoliers ce qu'ils pouvaient avoir pour rien, et nous l'avons
trouvé. On a traité la langue maternelle comme une langue morte ; on l'a hérissée
de grammaire, d'orthographe et d'analyse ; on a élevé autour d'elle un rempart de
règles et d'abstractions comme pour dégoûter sans retard les enfants de l'étude ;
on les a jetés à peine sortis des bras de la nourrice dans les halliers du participe et
dans les broussailles de l'imparfait du subjonctif.
Je
voudrais qu'on épargne aux élèves la torture de la grammaire; l'orthographe d'usage
leur viendra d'ellemême. Quant aux règles, on les leur enseignera en peu d'heures,
lorsqu'ils seront en état de les comprendre. Je ne parle pas des analyses logiques et
grammaticales qui semblent n'avoir été inventées que pour tuer le temps de la manière
la plus ennuyeuse et la plus triste » - Raoul FRARY (La question du
Latin).
« A
six ans, sans art, sans grammaire, sans fouet, sans larmes, j'avais appris du latin aussi
pur que mon maître le parlait ». - MONTAIGNE.
*
« Je n'ai pas besoin d'insister sur le vice de ces
définitions qui est de n'avoir aucune valeur
pédagogique puisqu'elles
sont à peu près incompréhensibles pour l'enfant. Tous ces
grands mots ne correspondent à aucune idée. » - BRUNOT.
***
Et voici
maintenant, puisées parmi tant d'autres un certain nombre d'usagers qui ne se sont pas
contentés d'emboîter le pas, mais qui ont essayé de comprendre et de juger :
« J'ai
toujours été « bon » en orthographe, et à dix ans je faisais avec zéro ou
une faute les dictées des candidats au C.E.P. (vers 1917). Pourtant, il me souvient de
mes terreurs renouvelées les jours de leçons de grammaire. A tel point que, dans mon
enfantine superstition, tout en faisant semblant de relire ma leçon, je joignais les
doigts et récitais quelque prière en vue de ne pas être interrogé ». D.
*
« J'ai
appris la langue écrite empiriquement et j'ai appris la grammaire après, vers ma
quatorzième année. Les règles délicates (accord des verbes pronominaux, par exemple)
n'ont été connues de moi qu'à l'âge adulte, alors que j'exerçais déjà ».
C.
« L'analyse,
qu'elle soit « grammaticale » ou « logique » est une énormité à
l'école primaire. Je ne suis pas compétent pour savoir si elle est utile plus tard.
Quand un enfant sait trouver le verbe, le sujet et le complément d'objet direct (accords
du verbe et du sujet, accord des participes), on ne devrait pas lui inculquer autre chose
en analyse.
« Certains
de mes élèves « forts en analyse » sont plus inaptes que d'autres de leurs
camarades dans un texte libre ou un devoir de français ». - R.
*
« Je
ne serais pas capable de répondre à toutes les questions de grammaire du C.E.P. je m'en
suis aperçu à plusieurs reprises; exerçant dans un C.E., mes connaissances
grammaticales sont restées très
élémentaires et je ne m'en porte pas plus mal ». - G.
« Quant
à la grammaire, Cousinet disait, il y a vingt-cinq ans, que son enseignement devrait
commencer après 12 ans... et non d'une manière formelle.
« M.
Lafitte-Houssat, auteur de « La réforme de l'orthographe », en bannit
déjà toutes les questions de formes pour s'attacher au sens et aux fonctions. »
« La
grammaire est en somme « la philosophie du langage ». Elle constitue la
théorie de la langue. A ce titre, elle reste discutable et discutée. Et personnellement,
je me permets de répondre, quitte à passer pour un prétentieux, que la grammaire ne
devrait être enseignée qu'à 16 ans dans ses rapports avec la vie, et sans aucune
espèce de préoccupation des détails de forme sur lesquels les grammairiens peuvent
discuter à perte de vue. - R. LALLEMAND.
*
« Le
meilleur élève en rédaction de la classe est-il fatalement celui qui sait
analyser ? Essayez un peu de lui faire expliquer telle ou telle forme de phrases
employées et surtout de les analyser...
N'est-il
jamais arrivé d'avoir un candidat au C.E.P., bon ou moyen en orthographe et incapable
d'analyser ?
Un
élève qui sait analyser est-il fatalement un élève extraordinaire en français ?
Pourquoi
recommande-t-on alors aux élèves de lire pour apprendre la langue ? C'est parce que
le profit à en tirer est nettement supérieur à une analyse, fut-elle bien
conduite !...
Brunot
ne disait-il pas qu'il n'y a rien de plus illogique que l'analyse logique ? »
*
« Malade,
cloué sur un lit d'hôpital, de 8 ans 1/2 à 12 ans 1/2, j'ai quitté
l'école au sortir du C.E. 2. je n'ai connu, pendant cette période, que deux
heures de classe par semaine (orthographe et calcul). Cependant, j'ai eu le loisir de
dévorer à longueur de journée livres, journaux, revues, tout ce qui me tombait sous la
main car j'étais passionné de lecture.
A 13 ans, après quelques mois de « bourrage » (de
Pâques à lexamen), j'ai obtenu le C.E.P. et suis entré au C.C.
Là, je me suis rendu compte de mes lacunes, particulièrement en
orthographe où j'étais nul.
Pourtant,
j'ai manifesté une grosse supériorité sur mes camarades en français. J'étais en
avance sur eux de plusieurs années. Il n'était pas question d'une aptitude particulière
car, par la suite, mes camarades m'ont rattrapé et même dépassé. J'ai d'ailleurs
toujours préféré sciences et maths.
Je
devais donc cette maîtrise exceptionnelle de la langue, à 13 ans, uniquement à mes
lectures. Depuis, je ne pense pas, malgré mes études, avoir amélioré mon style. Je
précise que j'ignorais alors à peu près tout de toute grammaire et que je l'ai apprise
(ainsi que l'orthographe) depuis que je l'enseigne. - M. G.