B.E.M. n°39

 

L’expression libre en classe de perfectionnement

 

par la commission de l’ICEM

sous la direction de M. Gaudin

Rapporteur Madame.. Meunier-Gérard

 

Éditions de l’école moderne française – Cannes

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OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

 

 

MA MAISON

C'est une maison,

Une jolie maison bleue,

Elle est belle avec ses volets bleus.

Pour entrer dans la maison

II faut monter un escalier.

Elle a de beaux rideaux rouges.

Elle a un beau toit jaune.

Elle a une grande et jolie porte.

(1er texte d'après un dessin)

NICOLE, 9 ans, QI 63, école annexe Toulouse

novembre 59.

 

« La maison, maman, ma sœur ou mes sœurs, mon frère ou mes frères, pépère, mémère, papa, ma poupée, la petite fille, les commissions, le chat, le chien, je suis allé ou allée..., j'ai vu, j'ai fait... » : ne voilà-t-il pas les premiers thèmes des dessins des peintures, de l'expression orale ou écrite de nos enfants de classes de perfectionnement quand ils arrivent chez nous ? Ils ont pour la plupart 7 ans et demi, 8 ans ou 9 ans, et les premiers contacts avec l'école ont été souvent difficiles. Bloqués, choqués, simplement en dehors de la communauté normale des cours préparatoires, ils sont, comme le dit Prévert, « le cancre » qui lit avec le cœur et non avec les yeux.

Ils savent parfois écrire, parfois reconnaître quelques mots, quelques lettres, et parlent avec maladresse. Souvent mal acceptés dans la famille et à l'école, surestimés ou sous-estimes, les voilà donc dans une communauté de 15, 16 élèves avec un maître différent, et libres de raconter ce qu'ils veulent.

 

Vont-ils le faire ? Comment vont-ils le faire ? Que faire pour que la moisson mûrisse bien ? Et que faire enfin de toute cette moisson apportée ?

 

C'est à quoi nous avons essayé de répondre dans des cahiers dont voici la synthèse ; synthèse imparfaite, car comment rendre compte de toutes les expériences des uns et des autres et de leur savoir-faire ? On a bien les mots, mais suffisent-ils pour montrer ce qui ne se voit pas, l'essentiel (climat, disponibilité du maître et des élèves, personnalité de chacun...) qui fait que tel procédé réussit là et pas ici ?

 

Tous les camarades ont paru satisfaits du roulement de nos cahiers qui leur apportent, bien que troublant leur travail, un moyen de confrontation et de culture.

 

RÔLE DES CAHIERS DE ROULEMENT

 

- Ils permettent de faire le point pour un certain nombre de maîtres de classes de perfectionnement, en ce qui concerne l'utilisation de la pédagogie Freinet employée avec des inadaptés (Gaudin) ;

- Ils représentent une somme d'expériences très riches et très importantes en faveur de l'enfance inadaptée (Feuillade) ;

- Ils servent de documentation ;

- Ils veulent aider les jeunes ou les moins jeunes qui démarrent dans ces classes spéciales, non pas par une stricte obéissance à des leçons, mais en montrant un chemin à prendre (Gaudin, Mme. Mareau) ;

- Ils permettent un temps de pause :

 

H. Hermet : « Oui, ces cahiers sont précieux pour nous tous et pour chacun de nous. Ils nous permettent le temps de pause, de réflexion. Ils nous obligent à repenser notre travail et à mettre en évidence ce qui serait resté dans l'ombre. Sautant d'une activité à l'autre, menant de front plusieurs occupations, j'oublie trop souvent de noter une remarque, de classer un T.L., et des richesses se perden ».

 

- Ils obligent à repenser notre travail :

 

Fourvel : « J'ai été amené à réfléchir aux méthodes que j'emploie actuellement dans ma classe, et il est bon de constamment « repenser » son travail et de ne pas hésiter à tenter à nouveau des expériences qui, dans des conditions différentes peut-être, avaient une première fois échoué, car le plus grand ennemi de notre métier et de la vie, n'est-ce pas la routine ? »

 

- Ils sont un dialogue entre les camarades, une façon d'avoir des nouvelles des uns et des autres. On aime lire ce que chacun y a écrit, même si cela est peu. « Ils remplacent le manque de contact sur le plan local avec des maîtres spécialisés » (Chabrol) ;

- Ils permettent d'écrire (pour ceux qui en ont envie) et de raconter son travail;

- Il semble qu'ils sont précieux pour tout le monde, et même si parfois ils nous ont dérangés à leur arrivée (parce que nous n'étions pas disponibles), ils se sont imposés à nous.

 

Ces cahiers voudraient faire la preuve que l'expression libre chez nos débiles n'est pas un vain mot, et que nous sommes tous persuadés de l'efficacité de cette pédagogie.

 

Nous ? Oui, mais il y a de nombreux sceptiques. Et pourtant, dans nos classes, c'est l'expression libre parlée et écrite, ainsi que le dessin, qui valorise le mieux nos enfants et constitue la base de presque toutes nos activités.

 

Elle justifie notre pédagogie.

 

 

 

OFFRANDE

 

Si l'été était là

Je prendrais un bouquet de fleurs

et je l'enverrais

à ma petite camarade

que j'aime bien.

Les fleurs seraient contentes

de voir ma camarade

que j'aime bien.

Les fleurs lui diraient

des petites choses gentilles.

Ma petite camarade

serait bien surprise

de voir les fleurs

lui parler.

Elle se réjouirait.

 

CLAUDETTE

11 ans et demi, QI 74, Troyes, 1957

 

 

 

1- LE TEXTE LIBRE ORAL

 

 

Maman a roulé la poussette

avec Lulu, mon petit frère, dedans.

Il était content.

 

CHANTAL, 8 ans, QI 56, Troyes

texte oral 17-9-1960

 

COMMENT AMENER L'ENFANT DE C.D.P. A S'EXPRIMER DÈS LES PREMIÈRES FOIS

 

Freinet écrit : « Un texte libre doit être vraiment libre C'est-à-dire que l’on écrit lorsqu'on a quelque chose à dire, lorsqu'on éprouve le besoin d'exprimer par la plume et le dessin ce qui bouillonne en nous, afin que cette création puisse contenir la spontanéité, la vie, la liaison intime et permanente avec le milieu, l'expression profonde de notre « moi »

 

Peut-on parvenir à ce résultat avec nos enfants de classes de perfectionnement ? Très souvent ils nous arrivent bloqués par des expériences négatives, par un démarrage décalé par rapport à celui des autres, refusant la lecture, l'écriture, ou tout simplement trop arriérés pour savoir lire et écrire. Ils n'ont rien de fixé de façon certaine ; il faut souvent démonter des mécanismes afin d'en construire d'autres plus solides et plus justes.

 

Le démarrage de l'expression libre de nos « arrivants » s'avère très important, et dès le premier jour nous allons laisser s'exprimer qui veut. Peu à peu s'établiront les contacts entre élèves, entre élèves et maître, et entre l'enfant et la chose écrite.

 

Yvin : « Donner la parole à l'enfant », dit Freinet. Je crois que c'est très important. Tous les matins, le président du jour donne la parole à ses camarades et chacun vient raconter ce qu'il a à dire ».

 

Nous sommes tous d'accord pour dire l'importance que nous devons accorder à l'expression parlée ; mais trop souvent nos enfants parlent à peine ou parlent très mal, à cause d'un vocabulaire faible ou de difficultés d'élocution (il ne s'agit pas ici de rechercher toutes les causes). Et démarrer peut paraître parfois décevant. Il faut alors les aider. Comme nos classes sont très variées, nos débiles très différenciés et leurs possibilités diverses, cette aide dépendra beaucoup des maîtres et du climat « coopérant » que ceux-ci auront su créer dans la classe.

 

COMMENT DÉMARRER ?

 

A. Sanchou : « C'est d'abord un climat à créer. J'ai confiance dans leurs possibilités, je leur fais confiance, nous parlons beaucoup ».

 

H. Perammant : « Oui, faire feu de tout bois, créer le climat qui favorise les conversations entre enfants, entre l’enfant et le maître, entre l'enfant et la classe. Chez nous c'est la relation de faits, le commentaire de dessins libres, le chant libre, la lettre... »

 

A Andrés : « Depuis trois ans, j'ai amené mes garçons à s'exprimer, à exposer leurs problèmes dans des conversations collectives et en aparté. Cette année, ils discutent. Au début, j'en étais contente, mais maintenant je me trouve dans l'obligation de les arrêter (oh ! pas brusquement) ; j'ai peur de me laisser trop entraîner ».

 

H Hermet : « Qui reçoit des enfants sachant lire et écrire constate que les Q1 faibles sont paralysés devant feuille et stylo. Alors, pour eux, il y a au début le texte libre oral ».

 

S Jarnier : « Pour amener l'enfant à s'exprimer, nous faisons de temps à autre une séance de conversation au cours de laquelle chacun peut dire ce qu'il désire Au besoin les silencieux sont sollicités par le simple : « Qu’as-tu fait hier ? » Parfois un petit fait de peu d'importance permet de dire : « Eh bien ! toi aussi, tu vois que c'est intéressant ! » Je crois que cette expression orale facilite et entraîne l'expression écrite ».

 

Escuyer : « Les grosses difficultés pour amener les enfants à s'exprimer librement, je les ai connues surtout  la première année, avec des gosses qui n'avaient travaillé qu'avec les méthodes traditionnelles. A l’heure actuelle, les anciens ont vite fait d'entraîner les nouveaux ».

 

Chabrol : « L'éclosion des textes ne me semble pas poser de problèmes »

 

Y. Guillaume : « S'exprimer pour le plaisir de rapporter aux autres ses joies, ses peines, ses intérêts, pour le plaisir de voir les autres s'y intéresser. Dès le premier jour, les enfants racontent et dessinent des épisodes de leurs vacances ou les amusements à la fête locale ».

 

Le rapporteur : « Dès le premier jour de la classe, le texte oral jaillit. Écoutons les réflexions des uns et des autres. Ce sont les anciens ou anciennes qui parlent. Et quand les nouveaux ou nouvelles sont là, il est rare qu'une parole ne soit pas lancée par ceux-là et celles-là. Il n'est alors que de choisir, d'écrire au tableau, et de valoriser ».

 

Yvin : « Chacun vient raconter ce qu'il a à dire. Les camarades posent des questions à celui qui parle; celui-ci répond. C'est un moment privilégié dans la classe, où se révèle souvent l'intérêt dominant ».

 

Concluons (avec Madeleine Porquet) par cette vérité qui s'adresse à tous : « Nous savons que la croissance mentale est liée au développement de l'affectivité et que l'école se doit de créer pour tous ce chaleureux climat de confiance, d'amitié, de liberté, qui permet l'épanouissement de l'élan vital et de la puissance créatrice ». (Et pour nous le « déblocage » de nos élèves !)

 

Ainsi donc :

- Le texte oral peut naître de la conversation spontanée :

 

« Ce matin, nous avons changé de classe.

Patricia a mis une jolie blouse avec du bleu,

du gris, du jaune.

Elle est belle». (Troyes)

 

- de la confidence :

« Maman a fait un beau gâteau à la crème.

II était bon ». (Marie-Noëlle, 8 ans, QI 68, Troyes

 

« Je suis allée à la cave avec Maman casser du bois. »

(Annick, 8 ans, QI 72, Vannes)

 

- de la classe tout entière qui vient de vivre un événement ;

OÙ EST-IL?

« Tu n'a pas vu mon petit frère demande Nadège ?

- Non, pourquoi?

- Je le cherche partout.

Mais le petit frère était parti à la maternelle avec un grand garçon».

(Toutes, 7-10-63, Troyes

 

- du commentaire de dessin : (procédé utilisé par beaucoup)

« Vendredi soir, maman a pesé mon petit frère sur la balance. Il était lourd».

(Claudine, 8 ans, QI 78. Troyes)

 

« Le petit homme veut attraper le soleil d'or.

La petite fille se moque de lui ».

(Gilbert, Jallieu)

 

- de l'incitation du maître :

Fourvel réunit ses élèves autour de son bureau et leur demande de raconter leurs histoires.

 

- du chant libre, de l'utilisation du magnétophone : (H. Perammant, A. Andrès, Yvin, etc.)

 

- de la correspondance ; mais ce chapitre donnera lieu à une synthèse à part:

«Je suis contente de ta lettre, tu as fait de beaux dessins. Tu as mis 5 timbres, ça me fait un problème ».

(Marie-Hélène, 10 ans, QI 71, Vannes)

 

Nous voilà donc sur le chemin de l'expression libre orale. Il reste qu'avec certains enfants ça ne marchera pas du tout, parce que trop bloqués, intimidés très fortement, trop débiles peut-être, ou nantis d'un trouble que les tests n'ont pas décelé. Là nous serons patients ; nous n'anticiperons pas sur leur maturation intellectuelle ; nous ne les bousculerons pas, mais nous leur donnerons encore un peu plus qu'aux autres. Nous serons encore un peu plus disponibles pour eux, et un jour l'étincelle jaillira. A propos de quoi ? Souvent on l'ignore, mais l'oiseau sera né.

 

A QUEL MOMENT ?

 

 Y. Guillaume : « Lorsqu'un enfant fait le matin à la maîtresse une confidence qui pourrait intéresser toute la classe, il lui est suggéré de la répéter à tous. A tout moment de la journée naissent des idées. Il faut toutes les saisir au vol en notant le sujet au cahier d'essais : un ou deux mots permettront d'y revenir le soir, en travail par atelier ».

 

Yvin : « Tous les matins ». A. Andrès : « Le matin également ». Fourvel : « Et tous les matins la même chose ».

 

A. Sanchou : « Tous les matins, demi-heure où elle viennent me parler librement ».

 

Escuyer : « Les enfants racontent au moment où nous procédons au choix, en fin de journée, des textes qui servent surtout à la lecture ».

 

Je note que le plus souvent l'expression orale se pratique le matin, et autant de fois qu'on le peut dans une semaine. A ce stade, dessins libres, textes libres oraux et lecture sont tellement mêlés qu'il est difficile de faire leurs parts respectives. On parle beaucoup pour apprendre à parler et pour apprendre à bien diriger sa pensée ; ce qui pour nos débiles est, rappelons le, très difficile à ce stade.

 

PROCÉDÉ AU STADE ORAL

 

Yvin : « Expression par le dessin. Chaque matin deux enfants dessinent au tableau et commentent ensuite ce dessin. Les camarades posent des questions. Le maître intervient si nécessaire. Cette technique très intéressante est parfois révélatrice des tendances de l'enfant et de problèmes affectifs qui le touchent. Dans ma classe, la plupart des enfants répugnent à écrire, et je crois que c'est normal. Ils voudraient raconter beaucoup de choses mais ils ont des difficultés pour écrire; l'orthographe surtout les bloque. Personnellement, je crois que l'expression orale est plus naturelle que l'expression écrite ».

 

Y. Guillaume : « Dès le premier jour, les enfants racontent et dessinent des épisodes de leurs vacances ou des amusements à la fête locale. Trois ou quatre enfants (nous n'aimons pas dépasser ce nombre) présentent leur « dessin » ou racontent leur « histoire ». La maîtresse note au fur et à mesure au tableau les titres des récits précédés d'un numéro d'ordre. Les enfants votent par bulletin secret en inscrivant sur un billet le numéro de leur choix. Les notes prises par la maîtresse sont portées au tableau avec l'aide de tous quant à l'orthographe. La discussion intervient pour donner une forme correcte au texte ainsi écrit.

 

Les I.0. de 1887 disaient: «La seule méthode qui convienne à l'enseignement primaire est celle qui fait intervenir tour à tour le maître et les élèves, qui entretient pour ainsi dire entre eux et lui un continuel échange d'idées»,

Nous disons que l'échange doit être aussi continuel entre les enfants ».

 

Fourvel : « Je dois dire que ces premières histoires me servent pour l'apprentissage de la lecture. Je les écris par deux ou trois lignes, de la longueur d'un composteur c. 18, en respectant vocabulaire et style. Et chacun, après avoir lu son histoire, retourne à sa place l'écrire sur son cahier, puis la compose, puis la tape à la machine sur la lettre du correspondant. Une fois imprimée, on en fait un jeu de mots. Et tous les matins la même chose ».

 

H. Hermet: «Pour ceux qui ne savent pas écrire leur T.L., j'accepte de noter tout ce qu'ils veulent bien me raconter dans le courant de la journée ».

 

A. Sanchou: « J'essaie de rester le plus souvent disponible. Vite elles me font confiance et viennent me parler. Une petite vient me dire qu'elle veut écrire aussi un texte et me le « dit » ou le « dit » d une grande».

 

H. Perammant: « Classe d'initiation, j'écris sous la dictée de l'enfant. Tous les jours l'enfant dessine, raconte son histoire dessinée. Nous avons décidé que le mardi nous voterions sur des « histoires» issues de dessins, ce qui axe les T.L. vers les textes d'imagination ».

 

A. Andrès : « On parle beaucoup, et tous ces textes amènent des questions très intéressantes et des recherches fouillées. Je crois que le magnétophone y est aussi pour quelque chose. Mais je ne voudrais pas que le texte oral soit pour les garçons une solution de facilité. C'est pourquoi j’oriente tout ce que je peux vers le texte écrit, collectif le plus souvent, soit pour tous, soit pour une équipe, individuel aussi, mais quand vraiment l'enfant le désire ».

 

Escuyer : « J'utilise les textes des petits exclusivement en lecture. Les enfants les racontent au moment où nous procédons au choix des textes, en fin de journée. Néanmoins un dessin, la conversation, peuvent donner naissance à un texte que nous imprimons d'office s'il est joli ».

 

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Le rapporteur: «Je répète ce que j'ai déjà écrit au sujet de la lecture et du calcul. Il est rare que je pratique deux années de suite la même façon d'apprendre à lire et à écrire. Si l'allure générale diffère peu d'une année à l'autre, les détails sont autres, et c'est cela qui compte. II faut poser en premier lieu que, dans nos classes de perfectionnement, le texte libre ou plutôt l'expression parlée puis plus tard écrite, reste avec le dessin ce qui donne les meilleurs résultats, ce qui « glorifie » l'enfant débile, et, j'ose dire, « paie » le plus et pour l'enfant et pour nous. C'est pourquoi j'attache me grande importance à ces deux disciplines liées l'une à l'autre, qui sont à la base de notre rééducation (avec l'expression gestuelle aussi). C'est d'abord la conversation, l'échange de paroles entre la classe et la maîtresse, et entre les élèves. Une histoire est dégagée : « Oh! comme il fait beau ce matin! »

 

« Puis peu à peu les enfants dessinent sur un cahier leur histoire, chaque jour si elles le désirent. Ces dessins sont ensuite « racontés » oralement, et je constate que parfois le dessin n'a aucun rapport avec le texte oral, mais cela n'a pas d'importance. Ces histoires orales sont notées par moi au fur et à mesure que l'enfant parle (il faut aller vite!). Ensuite ces histoires sont redites par moi dans le langage enfantin, et nous choisissons celle qui va être écrite au tableau. Le texte raconté est toujours embrouillé, confus ou banal. Il faut en retenir l'essentiel, et une union entre la maîtresse et les élèves est nécessaire pour donner au propre le texte. Enrichi par les questions posées, il est transcrit au tableau. Ainsi voici l'histoire du Petit chien :

 

Une dame a donné un petit chien à maman.

Il est petit comme ça...

C'est un cocker noir et tout frisé

avec les pattes blanches.

Il est beau, beau.

On l'a mis dans un lit, près de la cuisinière,

et je lui ai donné à boire.

 

(Marie-Noëlle, 8 ans, QI 68, 1ère année de CDP, avait seulement dit : « Une dame a donné un petit chien à maman, je lui ai donné à boire ». Le reste provient des réponses aux questions des enfants et de moi, en vue du langage).

 

En résumé, nous disons que nous sommes bien obligés de tenir compte de la nature de nos classes et nous agissons à ce stade selon la variété de celles-ci. Mais l'ensemble demeure à peu près le même pour tous les camarades.

 

QUI ÉCRIT CES TEXTES ?

 

1°. Le maître ou la maîtresse, au tableau, écrit le texte en donnant à chaque ligne la longueur d'un composteur ;

2°. Le maître et les enfants, chacun des enfants écrivant ce qu'il peut, et le maître écrivant le reste, le tout se faisant au tableau ;

3°. Un enfant tout seul, les autres l'aidant ;

4°. Chacun écrit le texte à sa place sur un cahier ou sur une ardoise ; ceux qui savent épèlent aux autres ceux qui ne savent rien du tout copient après que le maître a transcrit au tableau. Travail très fructueux) de lecture et d'orthographe.

 

Qu'importe la méthode, les mots sont là pour soutenir la parole, et la relation concept parlé – concept écrit naît et s'inscrit peu à peu dans la mémoire des enfants.

 

Note du rapporteur : « Je porte l'attention des enfants sur la ponctuation et j'utilise abondamment les craies de couleur (pour la notion de phrase) ».

 

Ce matin

mes tourterelles

chantaient

deux fois.

(Françoise, 8 ans, QI 64, Vannes)

 

Quelquefois

ma tortue mange

des fleurs.

(Monique, 7 ans, QI 60, Vannes)

 

 

PREMIÈRES ÉBAUCHES DU TEXTE ÉCRIT

 

Nous voici au passage le plus délicat et le plus déroutant, mais le plus excitant aussi.

 

Yvin : « Dès que l'enfant se sent capable d'écrire, il écrit en se faisant aider par ses camarades plus « savants » ou par le maître. Il écrit au tableau. Je fais en sorte que ce passage de l'expression orale à l'expression écrite s'opère de la manière la plus naturelle, sans forçage, sans heurt. Grâce au climat de coopération, cela se passe assez bien. L'enfant écrit les mots qu'il connaît ou qu'il trouve par analogie avec d'autres mots, et appelle ses camarades au besoin ».

 

Y. Guillaume : « Puis un jour ils expriment le désir de raconter quelque chose à un moment où il n'est pas possible de les écouter. Je m'informe du sujet, et je suggère d'écrire, sous le dessin, le titre et quelques mots, afin de ne pas perdre l'histoire. Et peu à peu, au cours du second trimestre de l’année qui suit l'apprentissage, de la lecture, la plupart se lancent ainsi. Les toutes premières phrases sont, sinon bien orthographiées, du moins compréhensibles. Puis, l'attention fléchissant, le reste est difficile à déchiffrer. La transition entre le récit oral et le texte ne nous a jamais paru difficile. Pourquoi? Peut-être faut-il accepter longtemps la première forme d'expression, suggérer la seconde, mais ne jamais l'imposer, la présenter à tous comme une conquête et ne devenir exigeant que lorsque le niveau de l'enfant permet l'effort ».

 

Fourvel : « Un beau jour, plus ou moins vite suivant les possibilités, un gars se met à écrire son histoire tout seul; pas sans mal, pas sans fautes, mais tout seul; et petit à petit les autres suivent. Au début, les histoires se ressemblent un peu toutes pour un même enfant; on emploie les mêmes mots, mais on les écrit tout seul. Et l'on compte le nombre de lignes de l'histoire, et l'on cherche à écrire des histoires de plus en plus longues. L'essentiel, n'est-ce pas d'écrire beaucoup et d'avoir envie d'écrire et de trouver du plaisir à écrire ses histoires? Chaque histoire est d'abord relevée sur le cahier d'histoires, puis tapée à la machine sur la lettre du correspondant (les gosses adorent taper à la machine!). Quand une histoire s'avère meilleure que les autres, une ou deux fois par semaine, nous l'imprimons pour le journal. Moi aussi je ne travaille pas tous les ans de la même manière ».

H. Hermet: «Je leur demande d'essayer tout seuls quelques lignes et je reste à leur disposition pour donner un coup de main, pour tourner la phrase d'une façon correcte.

 

Robert, 13 ans et demi, QI 65, défauts de prononciation. Il tapait sur la table avec son poing et sur le plancher avec ses pieds et s'énervait envoyant tout au diable. Pas méchant du tout. Et chaque fois il m'appelait pour l'aider et il m'encourageait : « Oui, c'est ça, c'est comme ça que je veux dire! Voilà! c'est bien maintenant! »

Il m'appelle de moins en moins, et c'est lui qui va aider une petite fille débile, Marie-Noëlle, depuis quelque temps. C'est le côté protecteur et gentillesse qui l'a aidé. Marie-Noëlle est une fillette d'un bon milieu, bien habillée, très timide. Robert, c'est... le bulldozer, milieu fruste. L'association a bien marché. En fin d'année, je suis sûre que ses textes seront encore mieux écrits ».

 

H. Perammant : « Puis, petit à petit, l'enfant connaissant quelques mots s'essaie à les écrire lui-même ».

 

Le rapporteur : « Les premiers textes écrits se font souvent à partir du dessin que chacune fait sur son cahier chaque matin en début d'année, ou dans la journée plus tard. Dès qu'elles savent une lettre, un mot, elles écrivent ce qu'elles peuvent, quelquefois très peu, puis cela vient. Nous faisons trois ou quatre fois texte libre par semaine, ce premier groupe et moi, de préférence le matin. Un texte est choisi; les autres sont inscrits ou corrigés par moi, puis transcrits sur un beau cahier et illustrés par l'enfant. Restent aussi sous leurs yeux continuellement de grandes feuilles décorées portant leurs textes choisis, ainsi que beaucoup de mots-clés de leur langage, sous forme d'étiquettes piquées sur une grande planche.

« Au fur et à mesure qu'elles écrivent seules, les mêmes mots reviennent souvent ; cela est sans importance : l'oiseau essaie ses ailes ; puis d'autres mots surgissent, qui sont alors demandés et donnés. Peu à peu elles écrivent leur texte en laissant un trou à la place du mot ignoré. Il me reste à récrire et à le noter.

 

« Ce matin j'ai (donné un peu) de lait

à mon petit (chat)

dans une assiette.

(II a tout bu).

(II) était content.

 

(Michelle, 8 ans, 16-3-1964, Troyes,

1ère année de CDP, QI 50)

 

Les autres mots avaient été vus dans d'autres textes ».

 

DURÉE DE CETTE ÉTAPE

 

II faudrait, pour donner une réponse objective à cette question, pouvoir agir avec des éléments semblables. Or, chez nous, tout est dissemblable : la nature de nos classes, les niveaux intellectuels de nos élèves, la maturité des enfants, etc. Et là comme pour la lecture, il faut laisser chacun « suivre sa voie ».

 

Prenons un enfant de QI 50 par exemple. Suivant qu'il a 7 ans et demi ou 9 ans et demi il ne réagira pas de la même manière. L'un en est encore au stade de la maternelle, l'autre arrive au niveau CP ; l'apprentissage sera plus rapide. De même un enfant au QI 50 et un autre au QI 70 : aucun point semblable quant à la durée. De même entre un caractériel et un débile. De même entre un handicapé physique ou sensoriel et un débile, etc.

 

Chaque enfant est un cas particulier, et il semble qu'il n'y ait pas de règle générale. C'est quelquefois court (H. Hermet), quelquefois très long, avec des rechutes, des paliers et de brusques poussées. Disons avec Y. Guillaume : « Elle dépend des possibilités de l'attention et de la volonté, mais aussi du sens du rythme, lequel permet la ponctuation ».

 

J'ajouterai qu'elle dépend aussi de la motivation (voyez l'expérience avec la correspondance scolaire), du climat de la classe, du milieu social de l'enfant, du contexte scolaire, de l'imprimerie, de la disponibilité du maître qui parfois est obligé de se partager. Ainsi Michelle, 8 ans et demi, QI 48, voudrait écrire toute la journée ses textes. Je lui en construis un, puis deux, mais je ne puis toujours être avec elle. Alors elle en recopie d'autres, elle en invente avec des mots qu'elle connaît, et ceux-là n'ont aucun rapport avec sa pensée (j'en suis sûre), mais elle a écrit, écrit, écrit...

Elle dépend aussi du processus de l'expérience tâtonnée de chaque enfant;

« C'est à partir de ses expériences, de ses créations propres que l'enfant arrivera à se saisir du nouveau langage. C'est en soumettant sa production à sa propre critique, puis à la critique de ses camarades, qu'il progressera et affinera ce langage ». (Le Bohec)

 

II faut, en conclusion, laisser l'enfant arriver à la maturation nécessaire (au moins 6 ans et demi, 7 ans d'âge mental). Il est certain que les premiers textes écrits par l'enfant seul sont moins riches que son expression orale ; c'est plus difficile de « faire les mots » que de les « dire » (indépendamment de l'orthographe et de la syntaxe) et en général ces premiers textes sont courts et d'un langage très facile. Rien d'étonnant à cela: ce n'est qu'une étape, comme les premiers pas du bébé.

 

LA RÊVEUSE

 

Tous les jours, je dis à maman :

- Je voudrais une belle poupée rose.

- Non, non, non, dit maman.

- Je voudrais une poussette.

- Non, non, non.

- Je voudrais un vélo pour me promener

avec ma poupée dans les rues.

- Non, non, non, je n'ai pas de sous.

Et moi je n'ai pas de chance.

- Tu es une rêveuse, dit maman.

 

(Chantal, 12 ans, QI 53, 13-12-63, Troyes)

 

 

 

RÔLE DE LA MOTIVATION

 

Y. Guillaume : « Sans l'imprimerie qui valorise le texte ou les récits oraux, sans la correspondance qui élargit les échanges par-delà la classe, il arrive que les enfants n'aient plus d'« idées ». L'instauration de l'album de vie de la classe où sont rassemblés les textes choisis pour la mise au point en commun et les plus beaux dessins, ranime souvent un intérêt fléchissant».

 

H. Hermet: «J'ai toujours eu des correspondants; nous imprimons un journal, nous avons un recueil cartonné :Nos textes ».

 

H. Perammant: «La correspondance interscolaire agissant comme stimulant, les progrès au niveau C.E.L sont rapides».

 

Escuyer ; « Certains enfants ne trouvent pas toujours d'idées. J'interviens très modestement en faisant quelques suggestions, j'essaie de les orienter. Très souvent, dans pareil cas, je n'obtiens qu'un texte très banal, et je me demande s'il ne vaut pas mieux attendre que « l'inspiration » vienne seule ».

 

S. Jamier : « Le journal existant déjà est pour les nouveaux une bonne motivation. L'intérêt que prend le maître à la moindre expression de pensée est déjà un facteur important de la variété des sujets. L'exemple des grandes déjà entraînées... »

 

Le rapporteur: « Naturellement, la motivation est la même que pour les autres classes : correspondance, journal scolaire, cahier de vie, techniques de reproduction, planning, plans de travail, vie communautaire, promenades au dehors, climat de coopération, etc.

 

Il m'est arrivé certaines années de ne faire ni journal, ni correspondance, ni imprimerie (pour des raisons indépendantes de ma volonté) : la mine des T.L. restera toujours fructueuse, car nous baignons depuis longtemps dans ce climat, et ces arrêts momentanés ne gênaient en rien l'expression écrite. Je trouve que nos débiles parlent beaucoup, se racontent volontiers : il suffit de leur donner la parole, de les « écouter », de s'intéresser à leurs problèmes, et aucune difficulté d'élocution ne se présente. Ainsi tous les matins dix minutes au moins sont nécessaires pour « vider le sac »  des confidences immédiates. A ce niveau-là, le plaisir de raconter, de se libérer, de se valoriser dans une atmosphère de classe accueillante suffit souvent à l'expression libre. Bien sûr, leurs histoires tournent autour de la maison, de la famille, de leur estomac, de leurs sorties ou promenades le jeudi et le dimanche, de leurs jouets, des animaux familiers, de la télévision, de leurs rêves aussi, de tout le milieu immédiat que nos enfants à cet âge peuvent appréhender. Là aussi, c'est une étape qu'il faut accepter, mais par une aide « naturelle et sans heurt », en favorisant son éclatement et son élargissement ».

(H. Hermet et tout le monde)

 

LA PART DU MAÎTRE

 

Relisons l'inépuisable BEM n° 24 : « Quelle est la part du maître? Quelle est la part de l'enfant?» de E. Freinet :

 

« II est des enfants qui, avant l'école, ont lutté contre la haute digue qui a refoulé le flot de vie et qui, silencieusement, se sont adaptés à la circulation souterraine. Eh bien! essayons d'aller vers la nappe souterraine, prêtons l'oreille au moindre clapotis et, même si nous ne pouvons atteindre le courant qui se dérobe, comprenons-en au moins la réalité.

Plus spontané, moins timoré, moins limité aussi par ses pauvretés dont il n'a pas conscience, l'enfant heureusement nous montre le chemin. Dans la totalité des textes qu'il nous apporte, il ne voit que l'événement émotionnel, l'angle personnel de prise de vue, l'instant de vie profonde. Malheureusement, son émotion ne trouve souvent pas à sa disposition le mot qui l'habille, la phrase qui en déploie le rythme et qui la transpose dans le domaine des réussites définitives. C'est au maître inévitablement à aider la pensée enfantine, à « spélir», et c'est à dessein que nous employons cette expression de notre langue provençale qui veut dire : éclore avec perfection et amour comme éclôt le poussin tout beau, tout net dans son œuf ».

 

Nous sommes tous convaincus de la valeur de notre rôle à jouer, mais aussi de nos limites. Heureusement chez nous la classe tout entière vient souvent à notre secours (tous les camarades ont insisté sur la part de la classe en général). En voici quelques exemples :

 

Y. Guillaume : « En octobre 1963, Jean-Louis, QI 62, âge mental 6 ans, raconte un épisode de son séjour dans le Massif Central, chez son oncle, puis, les semaines suivantes d'autres épisodes très voisins. La classe lui reproche ce manque de variété.

Jean-Louis, à qui je n'ai rien dit moi-même, mais transcrit pour son livre de vie tous ses récits, change de sujet et relate un jeu avec son frère. Il s'agit d'amusements avec des autos-miniatures. Cinq fois il ne peut se dégager de ce sujet. La classe à nouveau le lui reproche, en lui rappelant la première série. Cependant l'un de ses récits est choisi : il s'agit d'un jeu avec un château-fort. Mais au cours de la mise au point, Jean-Louis répond affirmativement à des questions contradictoires, de sorte que personne ne sait s'il possède un ou deux châteaux-forts. Prenant conscience de ces contradictions, il reste étonné et ne peut réagir. Nous sommes en février 1963.

A quelques jours de là, un fait semblable se produit avec un autre enfant. Quelqu'un s'insurge : « II faudrait savoir!... Elle était rouge ou bleue, ta balle ? » Ce quelqu'un, c'est Jean-Louis !

Depuis ce jour, ses textes sont variés et riches. Nous entendons et nous lisons ses récits : A Blayac (aérodrome) ; A Figeac; Le petit chien; Chez le coiffeur; Les oiseaux qui chantent (notations originales) ».

 

Dans ces exemples, nous reconnaissons une des caractéristiques du débile; la difficulté de sortir d'un sujet auquel il est très attaché (d'où le rôle des exposés d'enfants et des albums) et une autre caractéristique: le manque de réalisme.

 

H. Hermet: « Claude, nouveau dans ma classe et au Centre, n'a jamais pratiqué le texte libre, n'a jamais pris la plus petite responsabilité, même pas celle d'écrire la date tous les matins. Chaque jour, même question: «Madame, où je dois mettre la date? Où faut-il tirer le trait? »

 

II écrivait des textes d'une désespérante banalité. C'était, chaque fois, son jeudi, son dimanche chez sa grand-mère, passé à jouer avec ses cousins et un petit chariot. Rien à faire pour amener une variante, et personne ne voulait de ses textes. Mais il était persévérant. Et pourtant !

 

J'essayais, et tous ses camarades aussi, de lui faire comprendre ce qu'on attendait de lui. C'est d'ailleurs chaque année le meilleur moment de notre classe: celui où les enfants, petit à petit, «sentent » ce que doit être un texte libre. Et puis un jour son texte est devenu vivant ; il y avait ce petit quelque chose qui le rendait original et personnel. Et j'ai entendu cette réflexion: « Eh bé, Madame! je crois que cette fois il a compris, c'est pas trop tôt! » Nous sommes bien revenus encore au chariot, mais il n'y avait pas «que le chariot! »

 

Là, la classe tout entière avait réagi dans un but d'amélioration et de libération.

 

 

LA TÉLÉVISION ET LES TEXTES LIBRES

 

Yvin : « Je crois qu'il faut tout accepter. La télévision, le cinéma occupent une grande place, qu'on le veuille ou non, dans la vie de l'enfant. Mais pour qui écrit-on? pour le journal? pour les correspondants? Les histoires de télévision ou de cinéma sont-elles vraiment intéressantes pour les correspondants et pour les lecteurs de notre journal ? »

 

Y. Guillaume-Chabrol : « Nous avons décidé en réunion de coopérative de les éliminer, puisque tout le monde peut voir les histoires à la télévision ».

 

Fourvel : « Je n'ai pas souvent d'histoires de cinéma ou de télévision, car peu ici ont la télévision ».

 

H. Hermet : « Raconter un film ou une émission de télévision est très difficile. Nous nous y perdons. Nous en arrivons à décider qu'on ne racontera plus ces histoires. Je n'ai pas constaté que cela les choque beaucoup. De toute façon, quand ils le désirent, ils le racontent oralement ».

 

Le rapporteur ; « Je n'avais jamais eu d'histoires de télévision jusqu'à maintenant, mais voici qu'elles sont arrivées cette année (8 enfants sur 16 l'ont à la maison). Voici ce que j'ai constaté : quand l'achat de cet appareil est récent, les histoires tournent naturellement chaque jour autour des émissions regardées, et c'est normal. Puis peu à peu les enfants en prennent la mesure et reviennent à leurs propos personnels.

 

Celles qui l’ont depuis longtemps parlent rarement par écrit de ce qu'elles ont vu, mais beaucoup en parlent entre elles à la récréation, au moment des confidences du matin, dans leurs exposés et à l'occasion.

 

Il arrive que Michelle (10 ans, QI 60) n'en sorte pas. Alors nous entendons au moment du texte libre, venant des autres : « Mais tu en as déjà parlé ; tu ne sais que raconter la télévision! » Je ne suis jamais intervenue ».

 

Quoi qu'il en soit, nous devons compter avec ce puissant moyen de culture et d'élargissement des connaissances. On ne peut négliger le pouvoir suggestif de l'image, et nos enfants y sont très sensibles.

 

Éduquer les enfants (et par contrecoup les parents) à regarder d'une manière constructive la télévision pourrait aussi être dans notre rôle. Mais il faut être prudent et sans illusions. L'avenir nous permettra peut-être de juger des relations entre le texte libre et la télévision.

 

LA TÉLÉVISION (1er jet)

 

« Jeudi, en me promenant sur le chemin de l'hôpital à vélo avec mon camarade Bernard, un grand-père nous dit : « Venez, je vais vous allumer la télévision ».

Nous entrons dans une salle où il y avait des grands-pères.

Nous nous installons dans un fauteuil chacun.

Nous avons vu comme films : Ivanhoé, Joé chez les abeilles, et en dernier lieu Les deux lampes. C'était beau.

Jeudi prochain, nous y reviendrons ».

 

(Christian, 13 ans et demi, QI 72» Decazeville,

3 ans de CDP, janvier 1964)

 

 

 

2- LA RÉDACTION DU TEXTE LIBRE

 

Il était une fois

un pauvre petit gars

qui s'en allait dans la forêt

regarder l'arbre qui pousse

sans arrêt... sans arrêt...

Il poussait... poussait...

Il disait:

«Je suis tout triste!

tout triste! »

 

(Marie-Hélène, 10 ans, QI 74, Vannes)

 

OÙ LE TEXTE LIBRE EST-IL RÉDIGÉ?

 

Yvin: «La plupart des enfants rédigent en classe le matin, quelques-uns à la maison. Ces derniers sont rares. Personnellement, j'aime autant qu'il en soit ainsi : quand l'enfant écrit à la maison, on sent trop la part des parents ».

 

Vemet : « Oui, en classe ou à la maison. A la maison c'est un risque, mais quand les enfants sont habitués au T.L. et le maître vigilant, ils éliminent les textes qui « sentent » les parents, et ceux qui s'étaient fait aider savent ensuite défendre leur liberté d'écrire sans aide. J’en ai des exemples tous les ans».

 

Y. Guillaume : « Textes dessinés ou écrits en classe à tout moment, et plus particulièrement le soir à l'heure du travail d'ateliers (4 h à 5 h).

Lorsqu'un texte arrive de la maison, je dis à l'enfant que je le range dans la chemise intitulée « A lire », mais que j'aimerais qu'il le récrive seul, ce qu'il fait toujours volontiers, comme s'il n'aimait pas trop ce texte où apparaissent tellement les formes d'expression des adultes ».

 

Fourvel: «A mes grands (c'est-à-dire ceux qui savent lire) je demande un texte libre tous les lundis, qu’ilsfont au brouillon en classe sur une feuille volante (brouillon que je corrige moi-même chez moi) ».

 

H Hermet: «En classe, rarement à la maison quand l'élève le désire, mais ceci n'est pas chose courante. Nous lisons les T.L. le lundi matin et le vendredi matin. Je leur ai dit qu'ils pouvaient l'écrire quand ils voulaient, mais ils me disent souvent : « Madame, j’ai un texte pour lundi, je le garde dans ma tête ! »

 

A Sanchou : « Le texte libre est rédigé en dehors de la classe par les grandes à leur demande: « On est plus libre! » Mais les petites l'écrivent en classe pendant les heures de travail libre ».

 

H. Perammant : « En principe, il est convenu avec les enfants que le soir chez elles, elles ont un travail de recherche à faire pour les problèmes libres, pour les textes libres. Les quelques niveaux CEI de la classe écrivent leurs textes à la maison, en classe. Les petites dessinent ou ne font rien ».

 

A. Andrès: «Au cours des conversations, chacun note ses idées de texte libre et rédige celui ou ceux qui l'inspirent le plus. Là encore, certains enfants ont 4 ou 5 textes, et d'autres aucun. Textes rédigés rarement à la maison, mais en classe n'importe quand, dès qu'il y a un moment de libre ».

 

S. Jarnier : « Le T.L. est rédigé en classe actuellement. Cependant ce n'est pas une règle rigide, et tout élève qui exprime le désir de rédiger son texte à la maison peut le faire, car il a déjà son idée ».

 

Escuyer: «Le texte est, le plus souvent, rédigé en classe, pendant les temps libres. Cependant je n'interdis pas la rédaction à la maison, à la condition qu'il ne soit pas l''œuvre de quelque parent».

 

Chabrol : « Textes rédigés en classe lundi et vendredi par les grands, mardi et samedi par les petits, le matin en rentrant. Ils écrivent parfois aussi pendant les moments de travail libre. Les petits auraient souvent des histoires à faire écrire à d'autres moments, mais je n'en trouve pas le temps matériel ».

 

Le rapporteur : «.II y a celles qui savent écrire, et en général cette étape arrive assez vite tant elles ont hâte d'écrire leurs textes et non de les « dire », pour faire comme les grandes. Le T.L. est rédigé en classe, rarement à la maison, le matin de préférence ou à un autre moment de la classe pour celles qui manipulent bien leur plan de travail; quelquefois le soir entre 5 et 6 h, heure du cours. Quand la classe connaît bien la façon d'utiliser les plans de travail hebdomadaire et journalier, il n'y a aucune difficulté pour la rédaction du T.L. Elle se fait à tout moment, et même si quelque grande ou moins grande le fait à la maison, cela n'a pas d'importance: l’essentiel est qu'elle ait voulu se « réaliser » pleinement dans son travail. Je ne rejette nullement le travail à la maison».

 

Il semble que pour nos classes, dont le contenu est tellement variable, il n'y ait pas de règle générale quant à l'élaboration du texte libre écrit. Il se fait le plus souvent le matin en classe, parce que 1’enfant est frais, reposé et plus spontané; mais il peut s’écrire aussi n'importe quand, et parfois à la maison. Le tout est - comme le soulignent de nombreux camarades - que l'enfant écrive, écrive beaucoup, comme il a parlé beaucoup, s'il a envie de le faire.

 

SUR QUOI EST-IL ÉCRIT ?

 

Yvin : « J'utilise beaucoup les tableaux pour le dessin et aussi pour le T.L. L'enfant écrit son petit texte; quand il a fini, ceux qui veulent l'aider interviennent pour corriger ses fautes. Quelquefois un camarade qui ne veut rien écrire collabore à la rédaction du texte. Parfois même un garçon oui ne semble pas s'intéresser au texte écrit intervient : «Le en de rendre, c'est le en de vent...» ou: « Appeler prend deux p ». Ce n'est pas un travail en équipe, mais c'est un travail fait dans un climat de coopération ». (En dehors du tableau, Yvin utilise un cahier spécial: Cahier d'essais).

 

Vemet : « Les T.L. sont écrits sur un cahier 1er jet, parfois repris ».