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Clem. BERTELOOT
Danièle GERVILLIERS
Janou LEMERY
et leurs commissions

 

 

Les correspondances scolaires

 

 

 

Bibliothèque de l'Ecole Moderne n°50-53 - 1968


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Sommaire

LA CORRESPONDANCE SCOLAIRE A L'ECOLE PRIMAIRE
- Pourquoi correspondre ?
- Fondements humains et sociaux de la correspondance
- Les bienfaits de la correspondance
- Comment correspondre
- La correspondance internationale par l'esperanto
- Essai de correspondance individuelle libre
- Une bonne correspondance

LA CORRESPONDANCE AU SECOND DEGRE
- Je veux les cueillir
- Les relations sociales de l'adolescent
- Harmonisation et intégration des techniques d'expression libre
- Le choix du correspondant
- Le premier colis
- Les échanges suivants
- Quelques pistes possibles
- Le voyage échange
- Vers un élargissement à toutes les matières d'enseignement
- Notre mouvement vit à l'image de nos classes

LE SERVICE I.C.E.M. DES CORRESPONDANCES


Pour aider les éducateurs à organiser un milieu scolaire épanouissant, le mou­vement de l'Ecole Moderne, guidé par la pensée et l'exemple de Freinet, a créé des outils et des techniques. La correspondance interscolaire est peut-­être la technique qui, le plus simplement, le plus naturellement, forme à travers l'enfant l'homme équilibré, conscient et actif de demain. Par des comptes rendus d'expériences menées à l'école maternelle, à l'école primaire et dans les établissements se­condaires, le livre fait la preuve du rôle formateur et culturel de la corres­pondance scolaire. En offrant des possi­bilités d'action sur le milieu, en susci­tant une pénétration en profondeur des êtres et des choses dans leur passé, leur présent, leur devenir, elle élargit le champ d'expérience de chacun dans l'espace et dans le temps, provoque des prises de conscience et oblige à plus de clarté, de profondeur, de beauté dans l'expression et la communication.


POURQUOI CORRESPONDRE ?

FONDEMENTS HUMAINS ET SOCIAUX DE LA CORRESPONDANCE

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LA VIE, RESEAU COMPLEXE DE RELATIONS 

La communication est un besoin vital de l'homme. Des adultes qui ne se connaissent pas éprouvent, dans certains “cas chocs ”, le besoin spontané d'entrer en relations : sur un terrain de sport, devant un accident, lors d'un événement capital, universel, un armistice par exem­ple, au cours d'un voyage par transport public, etc.

Toutes les civilisations ont doté les hommes de moyens de commu­nication de plus en plus perfectionnés, de plus en plus rapides, de telle sorte que l'enfant du XXe siècle use tout naturellement de l'auto, du train, du paquebot, de l'avion, de la radio, de la télévision et rêve d'être un jour cosmonaute. Et naturellement aussi il éprouve le besoin de communiquer ses sensations à quelqu'un :
- Parfois simple besoin d'expression, même si l'auditeur reste passif (petits de Maternelle qui se racontent à un camarade qui n'écoute pas).
- Besoin de se libérer d'une sensation vive (joie, douleur, peur, etc.).
- Besoin de défouler le trop-plein de sentiments cachés, parfois re­foulés dans le milieu familial ; défoulement qui permet parfois une clarification intérieure, une reprise d'équilibre.

Tous ces besoins, et d'autres, se fixent dans l'exercice de l'expression libre qui suscite la communication.

L'IMPORTANCE DES RELATIONS FAMILIALES 

On reconnaît de plus en plus le rôle essentiel de la famille dans l' édu­cation de l'enfant et en particulier du jeune enfant.

Rousseau n'écrivait-il pas déjà dans l'Emile : “Nous commençons à nous instruire en commençant à vivre, notre premier précepteur est notre nourrice. ” ?

Depuis, on a analysé la qualité des relations affectives, leur importance pour le développement du tout petit ; on a insisté sur l'influence de la constellation familiale, du logement, de l'équipement technique, du style de vivre... Trente à quarante facteurs ont été décelés qui jouent au départ dans l'éducation familiale le facteur “ mère ” restant, de loin, le plus marquant. Mais combien de parents en sont-ils conscients en ce moment ? Combien même, envisageant le problème de l'éducation dans sa complexité, peuvent pleinement jouer leur rôle dans le contexte social actuel ?

Les relations affectives, en particulier, sont de plus en plus perturbées par la vie moderne. Le travail de la mère, l'exiguïté du logement, les sollicitations nombreuses de l'extérieur sont, sans doute, les causes principales de cette perturbation. En effet, pour assurer l'équilibre budgétaire, répondre au désir de confort de plus en plus pressant savamment excité par la publicité la majorité des mères sont obligées de travailler hors du foyer. Le jeune enfant est alors confié à une nour­rice, à la crèche, plus tard à l'école maternelle. Le plus souvent, on le presse, on le bouscule parce qu'il faut pointer à l'heure à l'usine, parce qu'il faut rentrer vite pour déjeuner, assurer l'entretien de la maison. Dans cette précipitation continue, cette accumulation d'occupations, où se situe le temps des caresses qui exige calme et disponibilité ?

Dans les logements trop étroits, la promiscuité engendre de nombreux conflits. Les interdits sont multipliés, les expériences sont limitées, souvent contrariées, si bien que l'agitation de l'enfant croît et est source de nouvelles discordes. De plus, les conflits parentaux atteignent trop tôt l'être sensible, avide d'équilibre qu'est un jeune enfant. L'anxiété le gagne et s'ajoute à l'irritabilité, à la fatigue nées d'une vie trop agitée.

Que dire de la télévision, de l'auto qui contribuent au déséquilibre affectif en accaparant les quelques heures de loisirs restant aux parents ! Il est facile de comprendre pourquoi nos classes de ville se peuplent non seulement d'instables, de nerveux mais aussi d'enfants inhibés.

LES RELATIONS DANS LA VIE MODERNE 

Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis.

SAINT-EXUPERY
“ Le Petit Prince ” 

L'enfant subit l'influence d'un milieu qui dépasse largement celui de son foyer. L'on peut se demander si, dans ce cadre élargi, la qualité des relations avec les choses, avec les êtres, contrebalance ou accentue le caractère des relations familiales.

Ce qui est évident, c'est que les conquêtes techniques du XXe siècle multiplient les relations. Avec la création de moyens de déplacement et de communication rapide, parfois instantanés (au1to, avion, radio, télévision...) le temps et l'espace ont pris de nouvelles dimensions. Ils semblent se raccourcir devant les pouvoirs accrus de l'homme. En 1927, Lindbergh effectuait le premier vol sans escale de l'Atlantique Nord en 33 heures. C'est en trois heures seulement que le Concorde s'apprête à franchir la même distance. Grâce au satellite “ Early-Bird ”, le France, en pleine mer, envoie l'électrocardiogramme d'un passager à un professeur de Paris qui reçoit  immédiatement le message. Chacun, devant son écran de télévision, peut assister, en direct, au retour d'une capsule spatiale.

Dans la perspective de cette irréversible accélération, de ces pouvoirs sans cesse accrus, l'avenir est riche de promesses. Mais un grave danger semble résulter de ces conquêtes. Devant cette multiplicité, cette facilité de relations, ne risque-t-on pas d'aller vers des contacts superficiels dans tous les domaines ? L'esprit n'est-il pas très vite encombré, surchargé ? Autrefois, l'on connaissait peu mais l'on connaissait bien. Le travail d'abord apportait un contact intime avec les choses. Le paysan aimait ses champs et ses arbres ; l'artisan réalisait des objets de qualité pour lesquels il avait engagé sa personnalité. On prenait le temps de bavarder avec les voisins, les marchands... Sollicitée par un nombre limité de sujets, la réflexion s'exerçait en profondeur, alors qu'aujourd'hui elle se dilue en surface, s'éparpille et conduit finalement à l'indifférence. La méditation devient le privilège d'une élite.

Où et quand l'homme moyen, l'homme de la masse a-t-il réellement l'occasion de discuter, de réfléchir, de  créer ? Dans son travail ? La spécialisation, l'automation, le rendement limitent l'exercice de la main et du cerveau dans la majorité des métiers. Dans ses loisirs alors ? L'auto, la télévision, les distractions organisées coupent l'homme de la vraie nature, des contacts humains réels.

Quelques-uns tentent de réagir : on achète une maison à la campagne, on trouve un hobby compensateur mais combien n'arrivent pas encore à prendre conscience des causes du malaise qu'ils ressentent ? L'im­pression d'insécurité, d'instabilité atteint alors les enfants qui sont très sensibles à l'atmosphère de leur entourage.

D'ailleurs cette influence du monde extérieur touche directement aussi ces êtres jeunes et malléables. Depuis quelques années, la télévision est devenue pour beaucoup d'enfants le moyen de relation le plus courant, au détriment du contact direct avec les êtres et les choses. Certes on s'émerveille quand un petit de cinq ans parle d'un lit à baldaquin, du bateau des corsaires, de la vie des girafes, mais ces connaissances ne constituent qu'un vernis superficiel et ce n'est pas sur elles que se bâtira la personnalité de l'enfant.

D'autre part, les jeux sont conçus beaucoup plus pour assurer la tran­quillité des parents, une bonne rentabilité commerciale que pour sa­tisfaire les besoins primordiaux d'un être en formation : affection, création, contacts avec les éléments...

On en vient donc à penser que la vie moderne, malgré les apparences, n'améliore pas la qualité des relations et, dans une certaine mesure même, qu'elle perturbe ou retarde la conquête de l'équilibre intérieur.

LA RESPONSABILITE DE L'ECOLE 

Nous entrevoyons l'importance du rôle que doit jouer l'école si elle veut assurer l'épanouissement de chaque enfant en palliant la démission de la famille et les dangers d'une civilisation déracinante.

Il lui faut d'abord être ce milieu suffisamment riche pour susciter des expériences variées, suffisamment ouvert pour que se créent des re­lations avec d'autres enfants, avec des hommes engagés dans les ac­tivités  économiques et sociales. Dans ce milieu dynamique, chaque enfant doit disposer d'assez de liberté pour puiser les éléments dont il a besoin, afin de construire, à son rythme et selon ses intérêts, sa propre personnalité. Hélas, actuellement, la réalité scolaire est tout autre. Nos classes sont mal conçues, mal équipées, fermées et surpeu­plées. L'éducateur doit chercher, pratiquement sans aide extérieure, sans encouragements même, à améliorer ses techniques pédagogiques, à perfectionner ses connaissances psychologiques, à établir des contacts souvent difficiles avec les parents pour mieux comprendre ses élèves et par suite mieux assumer ses responsabilités.

On comprend que, devant tant de difficultés, beaucoup renoncent à leur rôle réel d'éducateur. On comprend pourquoi l'enseignement du XXe siècle encore verbal, standardisé, statique trop souvent, accuse, au lieu d'y remédier, le déséquilibre causé par la vie moderne.

Pour aider les éducateurs, résolus à affronter leur énorme responsabilité dans la société laïque contemporaine, à organiser un milieu scolaire épanouissant, le mouvement de l'Ecole Moderne, guidé par la pensée et l'exemple de Freinet, a créé des outils et des techniques. La corres­pondance interscolaire est peut-être la technique qui, le plus simple­ment, le plus naturellement, forme, à travers l'enfant, l'homme équilibré conscient et actif de demain. En effet, nous verrons dans cette brochure - à travers des comptes rendus d'expériences - comment elle aboutit à une véritable formation de culture en offrant à chacun des possibilités d'action sur le milieu, en suscitant une pénétration en profondeur des êtres et des choses dans leur passé, leur présent, leur devenir. Nous verrons comment elle élargit le champ d'expérience dans l'espace et dans le temps pour provoquer des prises de conscience, par le recul, la décantation, et obliger à plus de clarté, de profondeur, de beauté, dans l'expression et la communication.

LES BIENFAITS DE LA CORRESPONDANCE

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REEQUILIBRANT PSYCHIQUE

 

Des milliers d'éducateurs peuvent à présent témoigner des bienfaits apportés par la correspondance interscolaire, de son rôle thérapeutique dans les cas de déséquilibre psychique. Ils se traduisent par une amé­lioration et parfois un changement radical du comportement des enfants.

Voici un de ces témoignages. Il est apporté par Yvonne Mardelle (St­ Gervais-la-Forêt, Loir-et-Cher) qui s'est trouvée aux prises avec des enfants particulièrement perturbés par une forme de vie familiale et sociale qui, hélas, tend à se généraliser.  

Je voudrais dire combien la correspondance interscolaire a aidé cette classe de banlieue, de village-dortoir, où les enfants cristallisent en retard scolaire, agitation, instabilité, le manque de sécurité de tous et de chacun, l'espèce de nomadisme de ceux qui circulent per­pétuellement entre le travail et l’habitation, les soucis, gros et petits, depuis l'endettement pour payer “ la maison ” en vingt ans, jusqu'aux ennuis de fins de mois difficiles.
Ici, le pourcentage des retardés est très grand, celui des instables affolant. Grands coups de pied, hurlements et injures traduisent le déséquilibre permanent.
J'avais une correspondance organisée à l'avance avec des amis, anciens correspondants, sur lesquels je savais pouvoir compter. J'avoue ne pas avoir osé en parler tout de suite, étant donné l'at­mosphère de ce hall de gare qu'était ma classe. J'ai mis plus de deux semaines à empêcher les gosses de siffler tout haut...
Mais tout ceci n'est rien ; une adaptation, un essai de compréhension de chacun, ont porté leurs fruits. Je n'ai jamais puni, si j'ai été bien souvent découragée... Oh ! Il y a encore beaucoup à faire... mais on peut travailler maintenant et regarder un peu son voisin comme un camarade de classe et non comme un étranger au mauvais sens du terme, voire un ennemi, et je ne suis plus, non plus, l'adulte à agacer.
Les lettres arrivant de ce calme village des Landes nous apportent un sauvage parfum de résine et  d'apaisement... Les relations sont bien établies mais encore très individualisées. Les conseils de nos amis, réclamés par mes enfants, pour trouver une activité à la coopé­rative naissante, nous ont beaucoup aidés... Ils ont permis des ex­plications, des recherches, des horizons découverts, une entreprise d'activités diverses. Enfin, nous avons une vraie motivation à notre journal scolaire qui a eu tant de peine à voir le jour...
Onesse est là, toujours présente à nos esprits et à nos cœurs. Les lettres sont attendues, les colis sont reçus avec les mêmes explosions de joie saine que partout où l'on pratique la correspondance. On accepte de travailler, de faire un effort pour les correspondants, pour ne pas déchoir aux yeux des correspondants...
Toute notre activité s'y rattache. Enfin, les parents s'y intéressent et cela m'a bien facilité les rapports avec eux.
Si je n'avais pas eu l'aide et l'appui permanent de l'école d'Onesse, que de difficultés supplémentaires j'aurais encore à vaincre !

Par la correspondance, l'école offre une rupture dans ce  tourbillon d'images, dans cette précipitation désordonnée qui est la vie moderne actuelle. Elle invite l'enfant à s'arrêter pour penser, prendre conscience de ses goûts, de ses espoirs, de ses actes, en un mot pour se regarder vivre. Temps de pause qui, déjà, calme les plus agités.

Mais ce retour sur soi-même a un but. Ce n'est pas un exercice gratuit, contraignant, qui, bien vite, par réaction, céderait la place à un regain d'agitation. Si l'on s'arrête, c'est pour parler à un autre enfant, proche ou lointain, souvent idéalisé, à quelqu'un qui, enfin, prend le temps d'écouter, de répondre et satisfait ce besoin de communication pro­fonde avec autrui. A cet autre, on se confie, on donne le meilleur de soi-même ; de cet autre, on reçoit. Ainsi se créent, à partir de ces échanges enrichissants, des liens affectifs qui, à leur tour, deviennent de puissants stimulants éveillant en chacun mille possibilités de dépassement.  

Il faut avoir vécu la déception profonde, le désappointement déchirant d'un enfant qui n'a pas reçu “ sa ” lettre, au moment de la distribution, pour mesurer l'importance qu'il attache à ces échanges. On comprend mieux alors que certains les plus déshérités surtout trouvent là une source d'épanouissement dont on est les témoins d'abord surpris, puis émerveillés.

Ecoutez le récit d'une telle “ métamorphose ”. Il nous est confié par Denise Poisson (St-Cyr-sur-Loire, Indre-et-Loire).  

Christiane, petite retardée a l’esprit très, fermé, ne participait que bien peu à la classe mais dessinait et peignait à satiété. Timide, apeurée (j'ai su depuis que sa mère était ivre tous les soirs), elle s'exprimait très mal et il était presque impossible de la faire parler. Et pourtant, à partir du moment où elle a reçu des lettres “ pour elle ”, elle a compris la  correspondance, elle s'est mise non seule­ment à écrire des lettres, mais des textes presque à chaque fois, textes que j'avais souvent bien du mal à comprendre et qu'elle lisait tout bas et fort mal, mais qu'il me fallait corriger car elle voulait les recopier pour son correspondant.

Le jour du voyage-échange, elle ne quitta pas son correspondant, un pauvre petit de son genre, et nous les voyions tous deux rire et  bavarder... oui bavarder.

Au retour dans le car, radieuse d'une journée de joie comme elle n'en avait sans doute jamais connue, elle se mit à me parler, à me raconter tant et tant de choses que je ne la reconnaissais plus.

Les jours suivants, elle en avait des textes à écrire et des choses à dire au magnétophone et des lettres à envoyer à Hubert !

Ce choc affectif avait été, pour elle, d'une importance exceptionnelle.  

Ces épanouissements particulièrement spectaculaires ne sont pas rares ; ils montrent l'importance primordiale du facteur affectif dans les re­lations humaines. Si la correspondance interscolaire peut aider nos élèves ne serait-ce qu'un seul à compenser les effets d'un monde aujourd'hui trop mécanisé, trop rapide, trop élargi, alors elle aura rempli une des tâches essentielles de l'éducation : sauvegarder éventuellement rétablir l'équilibre psychique de l'enfant et favoriser ainsi le développement de toutes ses facultés.

FACTEUR D'ENRICHISSEMENT DE L'EXPRESSION ET DE LA COMMUNICATION 

Nous cultiverons avant tout ce désir inné chez l'enfant de communiquer avec d'autres personnes, avec d'autres enfants surtout de faire connaître autour de lui ses pensées, ses sentiments, ses rêves et ses espoirs. Alors, apprendre à lire, à écrire, se familiariser avec l'essentiel de ce que nous appelons la culture sera pour lui une fonction aussi naturelle que d'apprendre à marcher...

 C. FREINET
“ L'Education du Travail ”

Dès qu'on introduit ce puissant levier pédagogique qu'est la correspon­dance, on constate combien cette technique naturelle est supérieure aux artifices qu'on déployait pour susciter l'intérêt, le travail, assurer les indispensables apprentissages scolaires. Par la correspondance, les élèves vont s'exprimer, communiquer avec une ardeur qui surprend les témoins les plus incrédules, parce qu'ils sentent que ces échanges ont un sens. L'effort sans but, déclenché artificiellement, fait place au plaisir de découvrir, au désir de transmettre. Parce qu'elles sont profondément motivées par les envois, par les réponses, les activités de lecture, d'écriture, de recherches, d'expression artistique, jusqu'alors scolastiques, se dépouillent de leur caractère rébarbatif, se fondent et deviennent les outils indispensables pour établir et approfondir des relations.

A cet égard, le changement d'attitude de certains enfants vis-à-vis des disciplines scolaires est particulièrement significatif. En voici un exem­ple, cité par Denise Poisson. Il relate un cas extrême qui, bien qu'excep­tionnel, confirme néanmoins des centaines d'observations faites un peu partout :

Quand je suis arrivée dans cette école, Didier avait huit ans, ne savait pas lire du tout, et manifestait une réelle hostilité à cet ap­prentissage.

Au premier trimestre, incapable de lire les lettres de son correspon­dant, il lui fallait avoir recours à moi ou à un camarade plus jeune. Il en était déçu et vexé. Je le voyais relire ses lettres, tout seul, retourner trouver un camarade lorsqu'il butait, les apprendre pres­que par cœur.

Pour écrire les siennes, c'était tout aussi laborieux et il avouait bientôt ingénument :

- “ Faut bien qu'j'apprenne à lire maintenant pour savoir c'que m' dit mon correspondant ”.

Et à la fin de l'année, Didier savait lire.  

Il faudrait citer les nombreux enfants qui ont changé totalement leur écriture parce qu'elle était devenue, grâce à la correspondance, une activité fonctionnelle :  transmettre un message qui doit être compris et dont la présentation est soumise au jugement d'un ami qu'on ne veut pas décevoir.  

Madame Colin (Bouvacôte Vosges) nous en offre un exemple :  

Jean-François ? C'est un élève du CE2. C'est bien l'élève le plus vivant, le plus bavard de ce cours. Tout l'intéresse. Mais c'était aussi, il n'y a pas longtemps, le plus “ brouillon ” des garçons.

Ecrire était pour lui une véritable punition. Très vif, très nerveux, il raturait, faisait des taches, formait mal ses lettres. Quant à  l'orthographe, c'était le dernier de ses soucis !

Il partait donc battu d'avance v'ers la correspondance. D'ailleurs l'an dernier, il me disait d'un air malheureux :

- Moi aussi, j'en aurais plein des histoires à raconter, mais voilà, il faudrait les écrire, alors... 

Alors souvent, c'était moi qui complétais la lettre sous sa dictée, afin de ne pas le dégoûter de la correspondance.

Et voici que tout à coup, cette année, lors de la première lettre pour l'école de Saint-Benoît (Aube), Jean-François me réclama une nou­velle feuille .

- Je veux recommencer ma lettre, c'est sale, personne ne voudrait de moi.

Et pendant la récréation, le voilà qui reste volontairement pour un... troisième essai.

Devant tant de volonté, j'étais suffoquée mais combien  heureuse ! Je me disais :

- Ca y est, le voilà qui démarre. 

Il démarrait en effet et ses efforts ne furent pas déçus. Quelle fierté, quelle explosion de joie, quand dans un envoi suivant, Philippe lui a dit :

- Je te remercie de ta lettre, elle était bien écrite et tes dessins étaient beaux.

L'essor était donné. Jean Francis a maintenant envie d'écrire, il est toujours volontaire pour rédiger une page d'album, une lettre collective.

N'est-ce pas un résultat merveilleux ?

Aucune leçon d'écriture, aucune punition ne serait parvenue à donner une amélioration aussi sensible et un tel désir d'écrire. Le cas de Jean Francis montre quelles possibilités de dépassement chaque être possède quand ses activités sont réellement motivées.  

Il faut voir aussi l'empressement, la curiosité, l'enthousiasme que manifestent les petits de 5, 6 et 7 ans lorsqu'ils reçoivent et explorent textes imprimés, albums ou lettres.  

- C'est Serge, mon correspondant qui a écrit l'histoire. J'ai vu son nom au bas de la page.

- Il parle de pommes comme dans l'histoire de Pascal.  

Et les recherches se poursuivent, passionnées, la lecture retrouvant, pour tous, son véritable sens : découverte d'une pensée cachée sous des symboles.

Ces échanges, non seulement motivent les acquisitions, soutiennent les efforts, mais ils permettent un affinement de l'expression orale, écrite, artistique même.

Lors des différentes réalisations - mise au net d'un texte libre, compte rendu d'une enquête, d'une expérience, message par bande magné­tique - à chaque instant surgit la question :

Nos correspondants comprendront-ils, seront-ils satisfaits ?

Et nous changeons certains mots, choisissons une tournure plus claire, plus concise, plus belle, nous complétons, développons une idée... Les efforts naissent pour aboutir à une réalisation agréable, soignée et surtout intelligible, sobre et précise.

Les envois ainsi conçus ont une influence certaine sur la formation du goût, sur la qualité de l'expression, de la communication et cet enrichissement, acquis naturellement, affectivement, contribue à l'épa­nouissement de l'être.

FACTEUR DE DECONDITIONNEMENT
ET DE FORMATION DE L'ESPRIT 

...Une formation qui puise enfin dans le peuple, dans ses besoins, dans ses modes de vie, dans ses habitudes d'agir, de travailler et de penser, les racines vivaces qui assureront la puissance de sa sève. Mais vous rattacherez en même temps cette formation à la grande pensée humaine, à tout ce que le progrès nous a apporté de positif et de définitif, comme aux grands courants de civilisation qui, à travers les siècles, ont commencé ce mouvement en avant que nous avons pour mission de renforcer et de continuer. 

C. FREINET
“ L'Education du Travail”

 

UNE MOTIVATION POUR PÉNÉTRER NOTRE MILIEU 

La correspondance contribue largement à cette formation qui puise ses racines vivaces dans la vie, en provoquant une sorte de réveil sa­lutaire.

Quand on vit trop près des choses et des êtres, on finit par ne plus les voir. On subit une sorte de symbiose, un phénomène d'usure qui tuent l'étonnement.

Mais, grâce aux questions venues de l'extérieur, voilà que les yeux s'ouvrent ; on interroge, on cherche, on creuse pour répondre, par des enquêtes précises, à la curiosité inépuisable des correspondants. C'est tout le milieu géographique, historique, humain qui est appré­hendé, petit à petit, grâce à cette motivation naturelle.

Dans sa classe Jacqueline Arnault (Semblançay, Indre-et-Loire) a constaté :

Dès les premiers échanges, mes enfants sont devenus plus curieux de ce qui concerne la Touraine : coutumes, gastronomie et même histoire... Ils sont souvent plongés dans le livre de Rouge : “ Aux beaux pays de Loire ” et ils ont choisi quelques poèmes à apprendre et à faire connaître à leurs amis.

Dans toutes les classes, c'est le même éveil, la même réaction.

Parce qu'il a besoin de les décrire, l'enfant prend conscience de ses conditions de vie personnelle, de la vie de son village ou de son quartier, de sa province même. Il découvre le travail de ses parents, des ouvriers de la région, les circuits commerciaux...

Alors qu'il vivait trop près des choses, voilà qu'il prend de la distance pour mieux les pénétrer, établir des relations.

Francine demande à Catherine :

- Pourquoi Mme Massy, ta voisine, va-t-elle travailler à Troyes tous les jours ?

Mais oui, pourquoi cette dame effectue-t-elle deux trajets de 35 km par le car chaque jour ?

Et nous voila cherchant les raisons de cette conduite qui était devenue pour nous si habituelle que nous n'en percevions plus l'anomalie :

- conditions de salaires à la ville, à la campagne,

- difficultés pour trouver un emploi après 50 ans,

- éventail des emplois offerts dans notre village, dans les bourgades proches, à la ville,

- inconvénients d'une telle situation pour Mme Massy (frais de transport, fatigue),

- avantages (logement vaste a la campagne, loyer insignifiant).

 Que de prises de conscience pour nous tous !

 

UNE OCCASION DE DÉCOUVRIR LA BEAUTÉ 

Profitons de cet élan de curiosité, de ces veux neufs, de ces instants de découverte pour faire goûter également la beauté simple qui baigne notre monde quotidien.

Une enquête sur “ l'eau dans notre village ” nous avait un jour menés près d'un étang. Bien sûr, nous avons observé les turbines, compris que l'eau de l'étang servait à produire une force qui refoulait jusqu'au réservoir l'eau d'une source captée mais il reste aussi de cette promenade le bruissement des feuilles de peupliers, le scintillement des premières touches de l'automne, les reflets changeants sur l'étang où se balançaient inlassablement les larges feuilles de nénuphar.

Ce fut pour moi un tel émerveillement que je crois bien avoir fait aimer à mes élèves ce petit coin sauvage. Je pense même que Claudine, pauvre gosse qui habitait une vieille masure humide au bord de cet étang est rentrée chez elle contente d'habiter un site aussi joli. Il s'était illuminé pour elle ce jour-là.

Il est tellement important de faire sentir, de faire goûter les choses simples pour que toujours et partout, même dans les pires circons­tances, chaque être puise en lui des souvenirs de beauté, de pureté “ ces échappées libératrices ” dont parle si bien Maurice Genevois ! Quelle misère, au contraire, si  l'éducation n'arrive à former que des perroquets savants, des individus insensibles, fermés ou cherchant une évasion en vivant exclusivement dans l'imaginaire !

UN RETOUR AUX SOURCES 

Recherches, enquêtes permettent aussi de renouer avec le passé, d'y retrouver des attaches, de jeter des ponts pour que se transmette na­turellement une culture séculaire qui fait la richesse de notre pensée, de notre civilisation.

Je me souviens que, par leurs questions, nos correspondants vosgiens avaient suscité l'interview d'un grand-père sur la guerre de 14-18. Quelle différence avec la plus belle leçon d'histoire que j'aurais pu faire sur ce sujet ! J'écoutais, moi-même, avec une émotion et un intérêt intenses, ce vieil homme qui avait souffert, lutté dans les tranchées et, à ce moment-là, j'ai senti qu'il passait entre lui, mes élèves et moi, un message.

D'autres recherches sont nées pour renseigner nos amis sur les danses anciennes de notre petit village. Alors que je croyais les greniers vides, c'est avec étonnement que j'ai vu surgir coiffes blanches, pichets de moisson, fléaux. Tout le pays s'est mis à retrouver dans sa mémoire : patois, chants, jeux, coutumes, et une exposition extraordinaire à la­quelle chacun avait participé est venue couronner ces recherches.

Imaginez l'intensité de vie qui régnait alors dans notre école, dans le village tout entier et les liens qui se tissaient, les contacts qui s'éta­blissaient entre les jeunes et les vieux, unis par une même recherche. 

Chacun trouvera des centaines d'enquêtes qui permettront à ses élèves de comprendre combien les générations précédentes ont contribué par leurs tâtonnements, leurs efforts obstinés, au progrès.

Les jeunes seront ainsi mieux intégrés dans le monde moderne qu'ils sentiront enraciné. Ils seront plus respectueux des outils et modes de vie anciens, moins éblouis par les prouesses techniques d'aujourd'hui.

UNE CONFRONTATION ENRICHISSANTE 

Mais ce qui donne le plus de valeur culturelle à ces contacts profonds avec le milieu, c'est qu'ils sont mis en parallèle avec les événements, les aspects, la vie d'un milieu différent : celui des correspondants. Les enfants pénètrent alors leur entourage non seulement avec un regard neuf, perçant, mais avec un regard qui est déjà un jugement.

En effet, arrivent dans la classe, en réponse à nos questions, les enquêtes des correspondants qui ne sont pas sans provoquer de multiples réac­tions quand les milieux jumelés diffèrent. Déjà, le premier message par bande magnétique, enregistré par ces amis, étonne par l'accent et fait prendre soudainement conscience du conditionnement dû au terroir.

Par les lettres, les albums... on pénètre lentement, mais profondément, les paysages, les coutumes, le mode de vie d'une région étrangère. Quelle ne fut pas la surprise de mes petits campagnards aubois d'ap­prendre que, dans les Vosges, à cause des rudes pentes, le foin était ramené à dos d'homme, dans des draps, les maigres céréales coupées à la faux ! Comme ils devinrent fiers de leurs puissantes machines agricoles, de leurs riches récoltes !

Les contacts avec un autre milieu de vie avaient élargi leur univers et jeté une lumière nouvelle sur leur propre environnement. 

DES CONNAISSANCES QUI TOUCHENT LE CŒUR

L'information ainsi acquise ne se fait pas simplement sur le plan do­cumentaire - et c'est là son merveilleux avantage - elle est tout im­prégnée d'affectivité et touche directement les fibres sensibles de l'être. Denise Poisson évoque cette qualité particulière des acquisitions nées de la correspondance :

L'année où mes petites filles de Tours correspondaient avec le cours élémentaire de St- Philibert-de-Trégunc, en avons-nous reçu des documents sur la mer, sur la pêche ! En avons-nous posé des questions sur la manière de pêcher, le fonctionnement du chalut... Mais aussi, comme nous avons participé avec nos petits amis :

- à l'inquiétude des jours de tempête,

- à l'angoisse des mois de séparation (des papas passaient l’hiver à la pêche à la langouste sur les côtes de Mauritanie),

- au chagrin du départ, voilé pourtant par la fierté d'Annick, voyant son papa à la barre du bateau,

- à la joie du retour.

Combien de fois dans l'année, mes petites Tourangelles m'ont-elles dit : “ Moi, je ne voudrais pas que mon papa soit marin. ” 

DES CONNAISSANCES SOLIDEMENT INTÉGRÉES 

Ceux qui ont vu le film “ L'Ecole Buissonnière ” retraçant les débuts des Techniques Freinet, n'oublieront jamais l'interrogation d'Albert au certificat d'études. C'est par tout son être qu'il a pénétré la Bretagne des correspondants, Aussi, avec quelle émouvante simplicité, il sait évoquer les petits ports de pêche, les crêpes si fines.

On sent alors combien la mémoire est liée à l'affectivité.

Paulette Chaillou (Pontgouin -Eure-et-Loir) a constaté, comme nous tous, que ces connaissances se mêlent intimement à la vie des enfants et les marquent pour toujours :  

Quand le vent souffle ici, il y en a toujours un pour dire.. "Il y a peut-être la tempête en mer". Nous n'avons pas besoin d'ouvrir un livre de géographie ; sous nos yeux s'étalent les albums de nos  correspondants, leurs textes, leurs dessins, leurs photos... 

Et comme chez nous les enfants commencent à correspondre à quatre ans, ce sont bien des milieux de vie qui les imprègnent au cours de leur passage à l'école. Mes CE2 se souviennent toujours du fromage de Cantal reçu quand ils étaient petits, de ce village où l’hiver est si froid sur son plateau de 900 m ; ils connaissent toujours “ l'Isère qui vient d'une grande montagne ” comme nous le rappelle un album des correspondants de La Sône (Isère). Et Tours, et la Loire et ses ponts et les jolies maisons de la place Plu­mereau et “ la toute petite cour d'école pour beaucoup d'enfants” ! Ils n'ont rien oublié. 

RECEVOIR ET DONNER POUR ALLER DE L'AVANT 

Dans tous les domaines se produit une sensibilisation semblable qui assure un élargissement de l'intérêt présent et futur.

C'est grâce à nos correspondants vosgiens que nous nous sommes intéressés à la musique. Ils nous envoyaient des bandes magnétiques pour nous familiariser avec des airs qu'ils aimaient. Nous échangions aussi poèmes, chants, peintures, chaque école essayant de faire béné­ficier l'autre des trésors qu'elle avait découverts. Quelle émulation ! Quel enrichissement !

Et les petites Tourangelles du CE1 de D. Poisson auraient-elles connu un jour “ la bonne dame de Nohant ” sans la correspondance ? Elles n'oublieront certainement jamais la visite de son château effectuée en compagnie de leurs amies de l'Indre ; et je suis persuadée que le nom de George Sand sur un livre les invitera immédiatement à la lecture.

C'est cet enrichissement inégalable né du frottement de deux réalités qui s'éclairent et se complètent réciproquement qui est à la base du grand enthousiasme dont font preuve ceux qui ont des échanges réussis.

Cet enrichissement, soutenu par l'affectivité qui relie les deux écoles, s'accompagne également d'une solide formation morale et sociale qui complète harmonieusement le grand pouvoir culturel de la correspon­dance.

LA CORRESPONDANCE, EQUILIBRANT SOCIAL  

Eduquer, c'est essentiellement amener un être à se sentir responsable devant soi-même et devant les autres.

JEAN CHAZAL

 Une correspondance bien conçue aboutit assurément il une formation morale et sociale particulièrement complète.  

Le développement de l'esprit de compétition entretenu par la pé­dagogie traditionnelle, imposé d'en haut par l'administration (dossiers de 6e, examens, classements) se transformerait rapidement en psychose de l'arrivisme... les familles, inquiètes à juste titre de l'avenir de leurs enfants, soutiennent au premier abord cette com­pétition, habituées qu'elles sont à lutter dans la vie.

Il faut donc détruire cette habitude, créée et cultivée, de la compétition stupide - victoire sur le voisin et non sur soi-même - dé­truire la solution de facilité qui consiste à exploiter les mauvais penchants humains et enfantins d'égoïsme et les remplacer, peu à peu, par des sentiments plus généreux au moyen d'une pédagogie de groupe, enrichissante aussi pour chacun.

Mais comment ? Comment les préparer à sauvegarder leur propre individualité, à la développer harmonieusement, sans gêner la personnalité du voisin, mais, au contraire, en pratiquant l'entraide, la coopération ? Comment faire passer ce souffle social dans notre classe ?

Une des techniques Freinet donnant des résultats rapides et spec­taculaires, à condition d'avoir su choisir les partenaires, est la pratique de la correspondance interscolaire.

Elle tire l'enfant hors de lui-même des les premiers échanges, fait éclater les égoïsmes, réussit à faire jaillir cette émotion commune totale, cette unité d'action et de sentiment, que l'on a tenté vaine­ment de construire d'autres manières...

Yvonne MARDELLE

 

UN PAS VERS L'ALTRUISME 

Par les échanges interscolaires, l'enfant acquiert l'habitude de se mettre constamment à la place de “ l'autre ” pour imaginer comment il réagira, ce qu'il comprendra, ce qu'il pensera au reçu d'une lettre, d'un texte, d'un colis. A chaque instant, cette présence lointaine influe sur son comportement, sur ses  réalisations.

Nous avons vu, par des exemples précis, que certains élèves étaient conduits à se dépasser par leur propre volonté pour répondre à l'attente d'autrui. Premières auto-évaluations, premières responsa­bilités, premiers engagements sociaux qui combattent efficacement l'égocentrisme. 

UN PAS VERS LA COMPRÉHENSION 

Si, par exception, cette attitude d'égoïsme persiste, les camarades de classe réagissent violemment. Ces réactions sont tempérées par le juge­ment plus modéré, plus sage, de l'autre classe qui n'a pas vécu l'explo­sion de la situation.

En voici un exemple, révélé au cours des échanges entre mes élèves de Villeneuve-au-Chemin (Aube) et les enfants de l'école de Bouvacôte (Vosges).  

Claude n'avait rien envoyé pour Jean-Charles lors de la confection du colis spécial de Pâques, malgré plusieurs sollicitations de son maître et de ses camarades.

Lors d'une réunion de coopérative  particulièrement mouvementée, il avait été décidé de lui retirer ses droits à la correspondance. Le compte rendu de la séance fut reçu dans ma classe et provoqua une réunion aussi passionnée sur l'engagement, la générosité puis la recherche de circonstances atténuantes... La conclusion des débats fut envoyée à Bouvacôte :

- Nous comprenons fort bien votre courroux vis-à-vis de Claude, mais nous vous demandons de bien vouloir lever votre punition, car avez-vous réfléchi que Jean-Charles, qui n'a rien fait, se trouve puni aussi ?

C'est tout un enchevêtrement de problèmes de justice, d'injustice qui se trouvait ainsi abordé pour arriver à une conclusion qui, fi­nalement, arrangeait la situation : l'école de Bouvacôte ne pouvait condamner "un innocent" sous prétexte de défendre la justice.

Ce qui m'avait fait particulièrement plaisir c'est que Jean-Charles lui-même avait attaché plus d'importance à la valeur des échanges qui pourraient ainsi se  poursuivre entre lui et Claude, qu'à la déception cruelle, surtout chez un enfant, de ne rien recevoir. Combien d'adultes sont capables de surmonter ainsi une déception momentanée ?

Savoir s'élever au-dessus de son égoïsme, chercher à comprendre, à tolérer, arriver à pardonner et malgré tout à aimer, Jean-Charles et ses camarades l'avaient senti et même vécu.

 

UN PAS VERS LA TOLÉRANCE

 

A chaque instant, les échanges interscolaires élargissent le jugement quelque peu rigide des enfants.

Quand j'ai commencé ma classe dans ce petit village aubois, il était impossible de faire écouter de la musique africaine à ces petits cam­pagnards. Ce n'étaient que ricanements, poussées de coudes sournois qui me blessaient. Ils doutaient même de ma parole quand je leur comp­tais des faits réels ou probables qui les surprenaient trop.

Les années de correspondance leur ont apporté maintes occasions de confronter leurs habitudes, leur culture, à celles des autres et j'ai constaté que, petit à petit, avec des retours en arrière bien sûr, mais avec des sursauts d'élan généreux, ils arrivaient à admettre la pluralité des êtres et des  civilisations et, s'ils riaient encore, cette fois gentiment, devant une chose étonnante, c'était pour  demander aussitôt : “ Expliquez-­nous pourquoi... ”

 

UN PAS VERS LA COOPÉRATION

 

La forme actuelle que nous donnons aux échanges, mêlant le collectif à l'individuel, permet de faire naître un solide esprit de coopération. Une feuille imprimée, un album, c'est le résultat d'efforts conjugués où chacun a fourni sa part, la meilleure, pour contribuer à la réussite de l'œuvre commune offerte à la classe amie.

Et ces moments d'attente, de joie vécus ensemble ? Quels meilleurs moyens pour unir les êtres qu'un émerveillement unanime devant un bouquet de jonquilles cueillies et envoyées par “ eux ”, qu'une dé­gustation solennelle d'un morceau de fromage venant de “ là-bas ? ” Il faut avoir été ému soi-même lors de ces moments exceptionnels pour en comprendre toute la portée.

 

UN PAS VERS LA FRATERNITE, L'AMITIE ET L'AMOUR 

Quand les parents participent à la réussite d'un voyage-échange, on goûte alors des instants de véritable bonheur.

Les parents, ces bêtes noires des enseignants traditionnels, ces juges sévères, ces contradicteurs inépuisables, révèlent quand on sait les toucher, écarter leur carapace d'indifférence et d'individualisme, des tré­sors de générosité et de coopération. On découvre des êtres capables, comme leurs enfants, d'enthousiasme et de dépassement. Je citerai pour exemple quelques faits de cet inoubliable voyage-échange entre Bouvacôte et Villeneuve :  

- c'est d'abord cette acceptation générale d’héberger pendant 12 jours, un, deux, parfois trois enfants, ce qui pose bien des pro­blèmes matériels ;

- ce sont ces voyages de plusieurs dizaines de kilomètres effectués de la gare à nos villages en sympathiques caravanes qui ne man­quaient pas de signaler leur passage par de nombreux coups de klaxon, expression primaire mais authentique de cette joie qui nous baignait tous,

- ce sont ces gerbes, ces cadeaux pour les petits frères, les petites sœurs qui n'avaient pas pu venir,

- c'est cet accueil inoubliable des parents vosgiens qui avaient préparé, seuls - puisque Mme et M. Colin accompagnaient leurs élèves - une pluie de pétales de fleurs pour saluer les voitures qui nous amenaient de Gérardmer, des dizaines de tartelettes aux myr­tilles, des fleurs, une banderole “ Bienvenue à nos amis ”.

Moments d'émotion intense où l'on se sent en communion dans la bonté, vrais contacts humains combien enrichissants !

C'est à présent un véritable jumelage des deux pays qui se poursuit. A chaque instant M. et Mme Colin m'écrivent :

- Un des petits Berthy est venu passer quelques jours chez Martine. M. et Mme Ricard viendront chez Nicole à l'occasion de la fête des jonquilles.

Et moi je leur réponds :

- Savez-vous que M. et Mme Cégout sont venus faire les foins ici ? que M. Badonnel ne pouvait s'arracher du tracteur du papa de Maryse tellement il était fier de conduire ce bel engin ?

Et les projets d'échanges s'échafaudent encore. Il paraît même qu'un mariage pourrait se faire entre un grand frère vosgien et une grande sœur auboise mais chut... ne précipitons rien. Ce serait tout de même bien sympathique de voir se transformer en amour les germes d'amitié, de coopération et de compréhension que nous avons semés. 

FACTEUR D'EQUILIBRE ET D'HARMONIE 

Nous avons essayé de montrer que la correspondance répond à l'un des besoins fondamentaux de l'être humain : entrer en relation profonde avec le monde des êtres et des choses, besoin que la vie actuelle ne satisfait pas toujours.

Naturellement, aucune contrainte, aucune punition arbitraire ne doit venir ternir les échanges qui perdraient vite alors, la chaleur humaine qui fait leur force principale. Nous verrons plus loin, à ce sujet, le rôle discret, délicat et pourtant capital que le maître doit jouer pour sauve­garder l'exaltation née de ces relations afin que tous les participants - éducateurs compris - goûtent cet “ équilibre profond ”, cette “ harmonie ” dont parle Freinet.

Nous avons vu aussi quel était le rôle extrêmement fécond de la cor­respondance sur le développement psychologique, intellectuel et moral des enfants. Une influence semblable s'exerce sur l'éducateur. C'est pourquoi maître et élèves traduisent un enthousiasme semblable. Ecoutons Denise Poisson :  

Depuis le jour où j'ai connu et pratiqué la correspondance inter­scolaire, le métier a pris pour moi un nouveau visage...

Ces amitiés qui se nouent, cette interpénétration de deux milieux, que de moments de vie profonde, riche, belle, émouvante qui font oublier tout le reste !  

Voyons ce que pense aussi Nicole, une fillette de 14 ans :  

L'école est pour moi une deuxième maison et je souhaite que tous les enfants -pas seulement ceux de mon hameau- connaissent comme moi, grâce à la correspondance, la joie de vivre et l'amitié.

La correspondance est une technique simple et bénéfique qui, tout en redonnant leur vrai sens aux activités scolaires, permet à chacun maître et élèves de s'épanouir dans la joie et engage sur la voie d'une plus vaste culture, dans la fraternité.

COMMENT CORRESPONDRE ?  

Quelques considérations sur les diverses modalités de correspondances scolaires pratiquées depuis 40 ans (1927-1967).

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LA PART DU MAÎTRE 

Vous étiez les amateurs qui, méconnaissant les forces essentielles de vie, essayiez de faire avancer le mécanisme à grand renfort de ruses, d'excitations, ou même d'in­cantations, mais rien ne se produisait dans ce domaine sans la présence permanente, sans l'intervention jamais relâchée de l'éducateur.

Vous serez demain le magicien qui déclenche, délivre, renforce, libère les puissances dynamiques qui vont animer le mécanisme, et, sous votre direction discrète, avec votre aide généreuse plutôt, remplir leur rôle avec un maximum d'efficacité et d'harmonie.

C. FREINET
“ L'Education du Travail ”.

 Cette part engendre bien des préoccupations dans l'esprit et dans le  comportement du maître.

“ Devra-t-il, lorsqu'il constate un rejet inconscient des enfants, es­sayer de motiver davantage pour maintenir les structures établies et inscrites dans une marche régulière des diverses activités de la classe, ou remettre en cause la technique ?

Devra-t-il, face à un problème dont il entrevoit les solutions, proposer ces solutions aux enfants, ou devra-t-il essayer d'amener les enfants à une prise de conscience du problème et de leurs désirs non formulés, mais apparaissant nettement dans leurs réactions conscientes ou in­conscientes, ou devra-t-il attendre cette prise de conscience ?

Autant de questions qui montrent que la part du maître n'est pas dé­finitivement résolue ; le sera-t-elle un jour ? Elle ne peut pas se définir péremptoirement dans la pratique de la correspondance scolaire qui est peut-être la technique la plus sensible, la plus délicate et qui requiert vigilance, respect, souplesse chez le maître.

Entre autre attitude, il faut bien se pénétrer qu'à l'intérieur des prin­cipes une technique ne doit pas se  “ fossiliser ” mais évoluer pour être toujours adaptée, vivante. Le contenu demeure tel un moment, la forme évolue, puis le contenu lui-même peut évoluer... 

Pour être ce “ magicien qui déclenche... les puissances dynamiques ” de l'enfant, il faut que l'éducateur abandonne l'attitude d'autoritarisme, de supériorité qui caractérise les maîtres traditionnels pour au contraire instaurer dans sa classe un climat de confiance, de libération, d'expression libre où le dialogue est possible entre le guide et les élèves, entre les élèves eux-mêmes.

Première condition pour que la correspondance apporte l'enrichisse­ment complexe dont nous avons parlé. Première différence avec ces correspondances interscolaires, recommandées un peu partout, qui mettent l'accent sur l'information documentaire, au détriment de la portée humaine des échanges.

Il est nécessaire également que la correspondance ne soit pas une activité autonome, surajoutée au travail scolaire mais mise au service des ac­tivités d'expression libre.

Certains objecteront : “ Et les programmes ? ” Ils freinent un peu l'élan mais ne constituent pas des barrières infranchissables. Pour rassurer ceux qui doutent nous donnerons quelques exemples précis.

Le travail de français : élocution, vocabulaire, rédaction, orthographe s'effectue naturellement et au- delà des espoirs lors des échanges.

ELOCUTION 

- quand les enfants racontent à la collectivité ce qu'ils ont découvert dans leur lettre,

- quand ils discutent sur un album, une enquête reçue (apports qui ne sont pas sans provoquer des réactions, des comparaisons, des en­chaînements d'idées),

- quand ils font la synthèse, d'abord orale d'une de leur propre en­quête qu'ils rédigeront ensuite,

- quand ils envoient de riches messages par bandes magnétiques où il faut parler correctement pour éviter de trop longs montages. 

VOCABULAIRE  

Dans les textes, les lettres, les albums, des correspondants se trouvent des mots nouveaux qui seront d'autant mieux assimilés qu'ils se situent dans un contexte pour lequel joue l'intérêt humain, affectif.

L’expression s'affine quand la distance, l'absence obligent la pensée à s'énoncer clairement.

- Notons que les enquêtes dans le milieu, les albums de toutes sortes sont l'occasion d'élargir considérablement le  vocabulaire. II est évident que plus le champ d'action et de réflexion est vaste, plus le langage s'enrichit. Je me souviens que grâce à une enquête chez le boulanger, les mots inhabituels tels que : pétrin, malaxer, ingrédients, mélange homogène... etc., se sont trouvés assimilés sans difficulté. Comment réaliser un album sur la rivière régionale sans parler de : l'amont, l'aval, le lit, les berges, le courant, le débit ?

RÉDACTION 

A chaque instant, pour les correspondants, on raconte dans les textes, les lettres, ce que l'on a vécu, ce que l'on pense.

Nulle crainte à avoir ! Par de tels échanges, les enfants sont entraînés à rédiger. Spontanément, joyeusement, fonctionnellement, ils écrivent des pages et des pages alors que les élèves formés à l'école traditionnelle ont tant de mal à aligner quelques mots. On les a tellement habitués à se taire, leurs devoirs suscitent tellement peu d'intérêt, qu'ils en sont comme desséchés. Retrouvons les motivations vraies et le flot de vie se libère. 

ORTHOGRAPHE 

Les mots difficiles, les mots nouveaux dont on a besoin pour transmettre un message ou que l'on reçoit peuvent être copiés dans un carnet spécial et révisés parfois.

Si nous pouvions développer aussi  longuement pour chaque matière nous montrerions comment peuvent se greffer sur les apports et les envois réciproques, sur cette base solide d'intérêt :

- notre enseignement du calcul, des mathématiques (par l'échange des occasions qui ont intéressé les enfants, par des recherches communes sur des pistes privilégiées...)

- notre enseignement des sciences, de l'histoire, de la géographie (échanges d'enquêtes, de comptes rendus d'expériences, de recherche, d'interviews sonores, de bandes programmées réalisées dans la classe...)

Non, les programmes ne font pas obstacle. Ils sont couverts en grande partie à tous les niveaux (chez les petits entièrement), et même large­ment. Deux conditions :

- une correspondance riche où les deux classes donnent au maximum

- accepter que les acquisitions se fassent dans un ordre imprévisible.  

ATTENTION AUX ECUEILS ! 

Il faut que nous ayons vis-à-vis de la correspondance la même attitude que le jardinier devant une plante en croissance. N'a-t-il pas la patience d'attendre que les rameaux poussent lentement, n'élague-t-il pas parfois pour sélectionner les plus beaux, ceux qui porteront les fleurs puis les fruits ?

De même, il nous faudra ne pas multiplier les bourgeons, ne pas tirer sur les rameaux pour les allonger plus vite, ne pas hâter la floraison et la fructification car, non seulement nous risquerions de cueillir des fruits atrophiés, mais nous pourrions faire mourir une plante si pro­metteuse.

Je veux dire que devant la correspondance, il faut abandonner une attitude d'enseignant non informé qui consisterait à exploiter la moindre chose, le moindre mot, à en tirer toute une suite de travaux longs et lassants, à plaquer sous le couvert d'une technique libératrice, tout un fatras de connaissances, de lois, de règles. Au contraire, la part du maître consiste comme l'explique si bien Elise Freinet (BEM n° 40-41 : La Part du Maître - 8 jours de classe.) à faire prendre conscience de la différence entre la gravité de l'événement et la bana­lité de "l'incident".

Ce choix, rejetant le médiocre, influencera la qualité des échanges, évitera l'éparpillement au profit d'un approfondissement plus formateur. Le maître veillera également à la présentation des réalisations guidant vers la simplicité, la clarté, la beauté. Rien de plus repoussant qu'un travail confus, touffu, brouillon. Cette remarque n'est pas accessoire : habituer l'enfant, dès son plus jeune âge, à veiller à la présentation et à la qualité de ses réalisations, n'est-ce pas lui donner le sens de la dignité du travail ?

L'enfant sent bien que la correspondance est une activité sérieuse qui le grandit et qui l'engage. De là naît cet élan, ce désir de toujours mieux faire, alliés comme nous l'avons vu à la satisfaction de travailler pour un autre.

Et Freinet nous conseille sagement : “ Le secret pour nous, c'est de ne pas amortir ce désir, de ne pas refroidir cet enthousiasme parce que l'un et l'autre seront les leviers décisifs de notre éducation ”.

Là est la part du maître la plus délicate. Comment maintenir ce climat de dépassement perpétuel dans la joie ?

Il faut trouver en nous assez de richesse humaine et de délicatesse pour consoler un enfant déçu par le peu qu'il a reçu, pour l'aider à découvrir la petite chose qui illumine le reste pour encourager les efforts de celui qui réalise lentement, pour rester au diapason de cet enthou­siasme créateur.

Etablir et maintenir un climat d'expression libre, de joie créatrice, donner le goût et le désir d'un travail bien fait, favoriser la réussite de chacun, telle est la part du maître discrète, indispensable pour que la correspondance porte ses fruits.

bem50-530005.JPG (14142 bytes)journal scolaire de l'école maternelle Hénin-Liénard

CHOIX DE LA CLASSE CORRESPONDANTE

 

Il n'est pas toujours facile de trouver une classe dont l'effectif, le cours et la situation géographique répondent juste à ce que l'on recherche. C'est pourquoi l'ICEM a organisé un service permettant d'attribuer, à chaque classe qui en fait la demande, une classe qui réponde le mieux possible a ses exigences particulières.

Le responsable en est actuellement Lucien Daviault (Gonfaron 83). Il nous donne à la fin de cette brochure des renseignements sur le fonctionnement de ce service qui, pour la rentrée scolaire 1967, a répon­du à l'appel de plus de 1 500 demandes.

Mais certains préfèrent choisir eux-mêmes leur collègue lors d'un stage, d'un congrès pour connaître un peu celui qui sera co-responsable de la qualité des échanges, de leur régularité. Cette rencontre préalable permet de fixer, sans ambiguïté, le rythme et les modalités des envois, de régler rapidement des détails dont le service ICEM ne peut pas toujours tenir compte évidemment.

De plus, ce contact humain, au départ, influence favorablement, semble­-t-il, le déroulement de la correspondance. Chaque maître se rappelle, lorsqu'il anime les réalisations, qu'en face de lui il y a une réalité hu­maine. C'est avec plus de cœur, plus d'efforts qu'il travaillera.

Le même problème, concernant les contacts humains préalables, se présente avec les enfants. Il serait nécessaire et combien stimulant mais nous savons que ce n'est pas toujours possible que les élèves se rencontrent ne serait-ce que quelques heures seulement pour avoir le choc visuel et une sensibilisation rapide à “ l'autre ” avant d'entre­prendre des échanges. Ceux-ci s'en trouveraient, c'est certain, bien approfondis.

J'ai essayé une fois de faire jouer ce facteur de réussite et je n'ai pu que m'en réjouir tout au long de l'année.

J'avais recherché au congrès Ecole Moderne de Pâques des collègues enseignant dans les Vosges ou l'Alsace car ma coopérative scolaire avait décidé un voyage de fin d'année dans cette région.

M. et Mme Colin, de Bouvacôte, avaient accepté ma proposition et le 9 juin un car nous emportait pour un circuit touristique qui passait par Bouvacôte. Là, nous étions attendus. Même des parents s'étaient déplacés pour nous accueillir et comme des parents de Villeneuve participaient au voyage, ce sont des contacts élargis qui, déjà, s'établissaient.

Quelques heures, juste de quoi donner envie de se rencontrer plus longtemps, de mieux se connaître.

Quelques heures qui avaient fait sentir combien nos milieux différaient :  

“ Pour grimper jusqu'à Bouvacôte, il faut monter, monter de grandes, grandes côtes qui m'effrayaient. Le paysage n'est vraiment pas comme celui de chez nous ”.

CATHERINE

 Et ces fleurs déjà fanées que nous avions eu tant de mal à trouver sur notre sol champenois, nous en étions un peu honteux, au retour, en évoquant les sentiers si riches en digitales... Nous qui croyions leur apporter un bien précieux nous ne savions pas encore - nous allions le découvrir peu à peu - qu'en toutes saisons, Bouvacôte n'est qu'un buisson de fleurs. 

CONTACTS PRÉALABLES, MILIEU DIFFÉRENT : DEUX ATOUTS FAVORABLES 

Notre camarade Guidez (Airvault, Deux-Sèvres) s'élève vigoureusement contre la tendance à aller chercher bien loin ce que l'on possède tout près. Il choisit depuis des années ses correspondants dans un rayon de 50 à 150 km. Les enfants peuvent ainsi, sans beaucoup de frais, se rencontrer plusieurs fois dans l'année.

J'ai expérimenté aussi ces correspondances à courte distance. Trois ans de suite, nous avons eu des correspondants dans le département. Pour les plus jeunes qui ne peuvent profiter de voyages fatigants, cette formule semble l'idéal.

Quand nous échangions avec Grange-l'Evêque (Classe de Beaugrand - 50 km) nous avons pu réunir les enfants lors de journées départementales : coopératives scolaires - rencontres sportives, ce qui n’occasionnait pas de frais spéciaux pour nos écoles. Nous avons pu nous rejoindre aussi lors des fêtes scolaires. Il fallait voir toute une caravane de voitures arriver de Grange-l'Evêque dans notre pays pour l'arbre de Noël et, quelques jours après, une caravane semblable partir de Villeneuve pour aller voir “ jouer ” les amis. En juillet même, nous organisions une fête en commun où chaque classe présentait la moitié du spectacle. La coopération des maîtres, des enfants, des parents, crée des attachements humains solides qui se manifestent par les échanges poursuivis actuellement sans notre aide.

Donc ne soyons pas trop ambitieux, n'ayons pas ce souci de dépaysement complet, surtout si les enfants sont jeunes, si la caisse de la coopérative n'est pas solide. Préférons des échanges avec une classe proche présentant quelques différences en allant en profondeur, nous en découvrirons d'autres à une correspondance lointaine, attrayante certes, mais qui finalement s'inscrira moins profondément peut-être dans la formation de l'enfant si des rencontres n'ont pas lieu.

De toute façon, ne soyons pas systématiques, c'est à chacun de sentir où sont les avantages pour le cas particulier de sa classe. Certains ont trouvé un compromis en menant de front deux ou plusieurs correspondances, l'une avec un pays proche qui satisfait au mieux les besoins d'affection et de communication profondes, l'autre (ou les autres) avec une région lointaine, souvent étrangère (Canada, Algérie, Pologne...) qui répond au besoin de rêve, d'évasion,  provoque l'étonnement et des prises de conscience marquantes.

C'est ce compromis qu'a adopté Paulette Quarante (Marseille 13). Il semble particulièrement bien convenir à ses fillettes qui, pour la plupart, manquent de racines, de tendresse, dans cette ville cosmopolite, gigantesque, agitée - enfants qui ont réellement besoin pour sauvegarder leur équilibre psychique de s'évader, ne serait-ce que par la pensée, de leurs cubes de béton impersonnels, laids, étouffants.

Et quel meilleur procédé Paulette pourrait-elle trouver pour unir les éléments disparates de sa classe (Africaines, Espagnoles, Israéliennes et Marseillaises...) que cet éveil en commun d'une attitude de compréhension et d'amitié internationales ?

LE JUMELAGE DES ENFANTS 

Dès que les maîtres ont pris contact, soit par l'intermédiaire du service ICEM, soit par une rencontre, ils établissent le jumelage des élèves, travail délicat, artificiel bien sûr, qu'il serait préférable autant que
possible de remplacer par des associations spontanées lors de rencontres en début d'année.

Voici un des procédés les plus utilisés pour établir le jumelage.

Après accord entre les deux collègues, l'un envoie la liste des noms de ses élèves. Chaque nom est accompagné d'un petit commentaire (âge, niveau, situation familiale, aptitudes, goûts particuliers). En voici des exemples :  

Beauvais Alain 13 ans 4 mois - Cours FE
-           grand garçon très actif,
-           élève agréable,
-           le meneur de la classe,
-           travail soigné,
-           excellent milieu familial (parents.. ouvriers agricoles).

Germain Maurice 12 ans 6 mois - Cours CM2 
-           enfant éveillé, actif, très bavard,
-           forte imagination,
-           s'exprime facilement,
-           très faible en orthographe,
-           peu soigneux.  

L'autre maître essaie de trouver dans sa classe des enfants qui présentent les mêmes aptitudes, de niveaux semblables et attribue, à chaque élève présenté, un des siens - celui qui semble répondre le mieux à ce que rechercherait l'enfant, s'il pouvait choisir lui-même. Ce jumelage n'est pas sans poser de problèmes.  Comment deviner les facteurs qui joueraient lors de jumelages naturels ? Un élève de bon niveau ne choisirait-il pas un élève de niveau faible mais qui aime comme lui les matches ou la collection de timbres ? Telle fillette nerveuse, nonchalante, ne s'associerait-elle pas à telle autre, active, qui réalise des actes qu'elle aussi voudrait mais ne peut réaliser ?

C'est pourquoi certains camarades procèdent différemment et plus naturellement nous semble-t-il. Nous recommandons cette manière de faire :

Dans l'une des classes chaque élève constitue sa fiche d'identité : photo si possible, date de naissance, situation familiale, goûts particuliers, désirs.

En voici un exemple :  

Photo                            Je m'appelle Maryse.          

Je suis née le 25 mai 1954

à Villeneuve-au-Chemin (Aube).

Je suis gourmande, farceuse.

J'aime beaucoup lire et étudier.

 En classe, je préfère le calcul et les conférences.

Mes parents sont cultivateurs. Je les aide un peu le soir et pendant les gros travaux de l'été. Mais plus tard, je ne crois pas que je resterai à la ferme. Je voudrais être institutrice.

 Les cartes d'identité sont affichées pendant quelques jours dans la classe correspondante. Les élèves les consultent et décident du choix de leur correspondant. Le maître règle les détails : départager sans heurts deux élèves qui désirent le même élève guider le choix de ceux qui n'arrivent pas à se décider veiller à ce que chacun des camarades de l'autre école soit choisi...

Il se pose parfois des problèmes d'effectifs  légèrement différents : 23 élèves dans une classe, 25 dans l'autre, 10 élèves de CE, dans un cours, seulement 8 dans l'autre classe. Il y a toujours moyen, avec de la bonne volonté, d'arranger ces petits inconvénients. On incitera les élèves plus “ prolifiques ” à prendre deux correspondants ; on peut aussi,   si le cas se présente, attribuer un même correspondant à deux frères. (Le correspondant n'écrit qu'une lettre adressée aux deux : “ Chers François et Alain” et en reçoit deux). Si les cours diffèrent, un CP fort peut écrire à un CE, faible, ou un CEl fort échanger avec un CE2 faible.

Le jumelage établi, il faut procéder aux échanges. Quels sont-ils ?

Si nous avons insisté sur l'importance du jumelage, c'est que nous accordons aux échanges, d'abord une part d'affectivité, pour que l'enfant se sente concerné, engagé personnellement dans cette correspondance mais nous attendons d'eux également un souffle de vie coopérative, un enrichissement dont profite toute la classe.

C'est pourquoi nos échanges comportent, sans que nous puissions nettement les dissocier, une partie individuelle et une partie collective.

L'individuel s'exprimera surtout dans les lettres, les échanges de petits cadeaux, le collectif prendra forme par des albums, des textes imprimés, des lettres spéciales adressées à la classe entière.

Nous allons essayer de passer en revue ces différents échanges montrant comment nous pouvons les réaliser dans la classe et les exploiter quand ils sont reçus de la classe correspondante.  

bem50-530006.JPG (14166 bytes)Journal scolaire du Collège de Prélaz (Suisse)

LA LETTRE INDIVIDUELLE 

RECEPTION DES LETTRES DES CORRESPONDANTS 

LA DÉCOUVERTE 

Un paquet vient d'arriver. Une impatience joyeuse règne dans la classe. Il serait inhumain de faire   attendre. On ouvre le colis, ce qui n'est pas sans provoquer quelque brouhaha. Mais sur les conseils discrets et fermes du maître, on se discipline pour que chacun puisse prendre possession de son bien.

Les réalisations qui intéressent la collectivité sont inventoriées et consultées très vite n y reviendra plus tard les lettres individuelles sont distribuées soit par le maître, soit par un responsable.

C'est alors un moment de calme où l'on sent que chacun est en communion avec un autre, calme entrecoupé par des exclamations de surprise, de joie ou de tristesse.

-           Mademoiselle, la maman de mon corres est à l'hôpital.

-           Oh ! Ils ont 20 cm de neige !

 Les plus rapides ont déjà fini, relu. Ils sont disponibles pour aider ceux qui ont du mal  à lire ou pour commencer la réponse aux questions de leur correspondant ou même  l'illustration de leur prochaine lettre.

Le maître, pendant ce temps de découverte individuelle, ne reste pas inactif. Il peut aider les plus faibles - dans une classe non homo­gène - ou lire aussi “ sa ”lettre. 

LA LETTRE DU MAITRE 

Qu'y a-t-il dans cette lettre de maître à maître qui me paraît indis­pensable mais que quelques-uns négligent ?

- des nouvelles personnelles (famille, santé, moral...)

- des remarques pédagogiques qui peuvent avoir une influence considérable pour la bonne marche de la correspondance.

“ Christian a  particulièrement soigné sa lettre aujourd'hui, lui si brouillon. Martine va sans doute le remarquer. Veux-tu veiller à ce qu'elle n'oublie pas de le féliciter ? ” 

“ Francine se plaint de ne pas avoir toutes les réponses à ses questions. Veux-tu demander à Catherine de bien vouloir faire attention sinon je sens que Francine va décrocher ? ”

- une fiche de pistes d'exploitation possibles qui donne une vue d'ensemble du contenu des lettres. (Car le maître bien entendu n'a pas pu en prendre connaissance avant les élèves, et il ne le doit pas...).

“ C'est notre camarade Colin qui avait introduit cette idée de fiche d'exploitation lorsque nous échangions et j'ai constaté tout de suite quelle aide précieuse elle apportait. Au lieu de me trouver démunie devant cette trentaine de gosses lisant leur lettre, je savais que :

-           dans sa lettre à Maryse : Bernard parle de ses expériences avec une boussole,

-           dans sa lettre à Alain : Joël vante ses acrobaties à bicyclette,

-           dans sa lettre à Claudine : Christiane note les achats de repro­ductions de peinture qui serviront à décorer la classe. ”

DISCUSSION COLLECTIVE AUTOUR DES LETTRES 

Chacun ayant lu sa lettre (maître compris) il se produit un deuxième moment d'effervescence où l'on veut raconter ou lire à toute la classe des passages de sa lettre. Les enfants s'habituent vite à sélectionner ce qui peut intéresser les camarades. La fiche du maître dont nous venons discrètement de parler permet de guider les plus maladroits.

Pendant une demi-heure, parfois plus, nous discutons donc à propos du contenu (ou de la présentation) des lettres.

Discussions nécessaires pour que se produise un brassage d'idées, chacun déversant dans le creuset commun une partie de ses richesses, discussions indispensables pour que, de ce bouillonnement, se dégagent des pistes de travaux futurs, qu'on note aussitôt sur le planning (ou plan de travail).

Il faut que le maître prenne l'habitude de noter sur le tableau, au fur et à mesure, les éléments constructifs de la discussion pour qu'il en reste une trace visuelle (ils peuvent être notés par les enfants ou un responsable sur “ le cahier de correspondance ” pour que certaines idées soient mises en relief par rapport à l'ensemble complexe de la conversation. On évite l'éparpillement et la déliquescence.

Voici à titre d'exemple ce qui s'est dégagé d'une discussion qui a suivi la découverte du contenu des lettres. 

NOUS AVONS NOTÉ AU PLANNING :
-           enquête sur notre chauffage central à l'école (en réaction au chauffage au bois de l'école vosgienne),
-           questionnaire sur le travail du “ casseur de bois ” (qui vient chez nos correspondants),
-           conférence sur “ les pompiers” (un correspondant raconte un incendie),
-           conférence sur “ les 24 heures du Mans ” (un garçon a envoyé des découpages de voitures de course).

NOUS AVONS NOTÉ AU TABLEAU :
-           une empreinte digitale (à cause de Nicole qui parlait dans sa lettre des digitales qu'elle avait cueillies - recherche de la fleur dans le dictionnaire - origine de son nom - famille de doigt  rapidement - et l'expression qui employait couramment “ digitale” avait été notée),
-           un incendie à la scierie (nous avons repris le lendemain une recherche de vocabulaire à ce sujet mais pas le jour même pour ne pas alourdir l'exploitation des lettres),
-           un calcul rapide de vitesse amené par les voitures de course envoyées à Alain,
-           un croquis de la tronçonneuse (achetée par le papa d' Yvette).
 

PRÉPARATION DE LA LETTRE INDIVIDUELLE 

LE BROUILLON

La discussion est terminée. Il est bon de commencer immédiatement la réponse. Les enfants sont prêts à le faire parce qu'ils sont encore tout imprégnés du plaisir d'avoir eu des nouvelles, parce que l'exploitation rapide du contenu a fait rebondir l'intérêt, naître des questions.

Si l'on coupe cet élan en reportant la  réponse, on risque de donner à la correspondance un cachet de devoir traditionnel qu'il faut à tout prix éviter.

Le brouillon de réponse s'élabore donc tout de suite. (Certains collègues consacrent un cahier spécial à ces brouillons de réponse pour que l'enfant puisse avoir une vue d'ensemble de ses lettres et éviter de raconter les mêmes choses, de poser les mêmes questions). 

LE CONTENU DES LETTRES 

L'enfant a sous les yeux la lettre qu'il vient de recevoir. En général, c'est à cette lettre qu'il va d'abord réagir, cette fois par écrit. Presque toutes les réponses commencent par l'expression de l'émotion, du plaisir ou déplaisir ressentis. Elle s'extériorise avec violence chez les plus jeunes, avec plus de nuances et de doigté chez les grands.

Mimine 8 ans : “ Je ne suis pas contente de toi, Huguette, si tu ne m'envoies pas de lettres, c'est fini, je ne t'écrirai plus ”. (Extrait de la BENP n° 32)

Francine 13 ans à Catherine : “Je te remercie de ta lettre et surtout de ton beau dessin mais... je m'aperçois que tu  ne réponds pas à mes questions et que tu ne me fais pas d'assez grandes lettres. ”

Puis l'enfant réagit aux nouvelles, répond aux questions posées et donne à son tour des échos de sa vie familiale, de la vie de l'école.

LA PART DU MAÎTRE 

Dans une classe où les enfants sont habitués à s'exprimer, il n'y a pas de problèmes pour la rédaction de la réponse et le contenu des lettres est riche, copieux, sans l'intervention du maître. C'est ce climat  d'expression libre et  permanente qu'il faut chercher à établir. Il se fera d'abord au stade oral. Donnons souvent l'occasion et le temps de parler. Peu à peu les enfants s'ouvriront, se confieront. On créera de cette façon un véritable besoin de s'exprimer et c'est alors que l'expression pourra, sans danger  d'appauvrissement, passer au stade écrit.

Nous mettons en garde  contre les dangers d'une intervention trop directive du maître. Des collègues suggèrent à leurs élèves un plan-type de lettre, d'autres veulent éviter l'éparpillement des idées et imposent un sujet par lettre : tout le monde parle en même temps de sa maison puis de ses yeux, etc.

Nous nous élevons contre de tels procédés qui ne sont pas dans l'esprit des techniques Freinet.

Nous pensons que le maître peut aider les enfants qui semblent à court d'idées par des suggestions comme celles-ci :

-           Alain, tu pourrais peut-être raconter à ton correspondant que ton père envisage de changer sa voiture.

-           Claudine, pourquoi ne parles-tu pas des petites poules d'eau qui nichent près de chez toi ?

Mais il est préférable