BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE MODERNE Par et C. FREINET EDITIONS DE L'ECOLE MODERNE FRANÇAISE CANNES |
Télécharger le texte (RTF compressé) |
La méthode globale, cette galeuse !
|
Au MOMENT où tous les pays prennent conscience de la
nécessité où ils se trouvent d'adapter leur système d'éducation aux besoins nouveaux
de la Société, de la science et de ses techniques, une sorte de vent de réaction
pédagogique semble souffler non seulement chez nous mais internationalement aussi. * Lorsque, à la fin de la guerre de 1914, nous sortions d'une
aventure apocalyptique dont nous avions bien juré de ne plus voir le renouvellement, un
certain nombre d'esprits généreux présentèrent des solutions à grand spectacle. A la
masse enseignante, rivée à l'obéissance et à la servitude on laissa entrevoir un
grand idéal de liberté avec la naissance et l'évolution de l'éducation nouvelle. Des
expériences enthousiasmantes étaient réalisées, apportant la preuve que, dans un
climat favorable, les enfants dégagés de la scolastique étaient capables de prendre des
responsabilités d'hommes, dans un processus d'éducation qui mobilisait enfin les forces
vives que, la tradition avait trop longtemps ignorées, sous-estimées et réprimées. Une lumière avait jailli, comme dans les pays d'Afrique
jusqu'à ce jour asservis et qui naissent désormais à l'autodétermination et à
l'indépendance. Brusquement, tout paraît possible. Et, effectivement, un élan favorable
est ainsi donné aux forces neuves dont la résonance est, de ce fait disciplinée
jusquà devenir un moteur essentiel du progrès social et humain. A dire vrai, l'organisation pédagogique française
est trop sévèrement structurée pour se laisser entamer sans coup férir par cette
aspiration naturelle à la liberté. On y a fait quelques gestes symboliques telle
l'expérience des 6e nouvelles bien vite asservis aux vieilles
disciplines « qui ont fait leurs preuves ». C'est à grand peine si au cours
de trente-cinq années de tâtonnement nous sommes parvenus à secouer quelque peu
lordre établi, qui continue à faire la loi. Et comme il faut des responsables, et que les gens en place
n'ont pas envie de supporter la conséquence de leurs actes, on accusera les modes
nouvelles... c'est classique ! Si les enfants sont arrogants, irrespectueux et
désobéissants ; s'ils rechignent à travailler ; si les gangs et les Blousons Noirs
empêchent les bourgeois de dormir, c'est qu'on n'a pas su maintenir, pas plus dans la
famille qu'à l'Ecole, l'indispensable et inconditionnelle autorité, opprimée sur une
pratique impitoyable des récompenses, des punitions et même des coups, si tant est qu'on
en eût abandonné l'usage. Le mécontentement naturel qui devait
s'attaquer aux causes de la crise scolaire et éducative, aux locaux inadaptés, à la
surcharge des classes, au salaire insuffisant des maîtres, contrariant le recrutement, à
l'aggravation des conditions de vie des enfants qui diminue leur capacité de jugement et
d'attention, ce mécontentement a été fort habilement détourné sur les méthodes
nouvelles et, parmi celles-ci, sur la lecture globale, cette galeuse ! *** Elle dit que la première vision de l'individu est toute globale
et syncrétique. L'enfant entend un pas, voit une ombre : « Maman ! ». Alors que l'enfant suit naturellement le processus
inverse. Maman ! Il ne peut pas se tromper ; c'est sûr et définitif. Tous les
éléments de vie concourent mystérieusement à cette reconnaissance. Il reconnaît maman
comme le chevreau reconnaît sa mère au milieu du troupeau. Ce n'est que lorsque s'est faite l'identification, que
l'esprit, l'il et l'oreille et une infinité d'autres sens qu'on a tort de
négliger peuvent se préoccuper du détail analytique : la
pantoufle, les boutons du corsage ou la mèche de cheveux. Et ce second
stade n'est même pas toujours nécessaire. Je ne me souviens plus combien il y a de
marches devant ma vieille maison natale. Mais je puis y arriver de nuit : mes pas n'en
manqueront pas une parce qu'ils les ont comptées et inscrites dans ma mémoire des pas. C'est tout cela le processus retrouvé de la méthode
globale. L'enfant ne construit pas la maison pierre à pierre. Il a
le pouvoir magique de la faire éclore de son esprit et de sa vie, déjà reconnaissable
et habitable, maintenue par des piliers subtils mais solides et inaltérables. A la mode
des constructions actuelles qui dressent leurs piliers en béton jusqu'au coffrage des
étages supérieurs, pour bâtir ensuite les murs intercalaires, l'enfant fait du global
et du synthétique. Cela est indéniable. Tout comme mon vieux chien aveugle qui, sans
voir mon auto, la distingue quand j'arrive, parmi tant d'autres autos exactement
semblables, et la distingue AVANT que j'arrive, par une démarche dont
l'école n'a jamais voulu faire son profit parce qu'elle dépasse la logique primaire
inventée par la scolastique et qui n'en est pas moins la démarche universelle de la
vie. Et rien ne se fait de grand en dehors de la vie. Le Dr
Decroly avait donc constaté qu'une femme illettrée peut tenir parfaitement à jour son
calendrier à feuilles mobiles. Il nous arrive à nous, de confondre accidentellement, à
la lecture, mardi et mercredi. Elle ne les confond
point parce que mercredi n'a pas la même figure que mardi, pas plus qu'elle ne confond,
même dans la pénombre, son propre fils et l'enfant du voisin. Au cours de ses recherches, le Dr Decroly s'aperçut de
même que le processus habituel de la lecture, tel qu'il était pratiqué dans les
syllabaires, n'était pas forcément le seul valable ni le plus efficient. Lavantage de la découverte, cétait que,
dorénavant lenfant nétait plus condamné à ajuster désespérément les
éléments muets et morts dun puzzle auquel il ne saurait peut-être plus jamais
insuffler la vie. Finis les papa a puni toto
Nicolas a tiré le loto
Il ny avait plus nécessairement divorce entre technique dune part,
sensibilité et intelligence dautre part. La méthode globale avait pris naissance. Mais la scolastique qui pervertit toutes choses ne se tenait
pas pour battue. Elle allait repartir à l'assaut de la vie qui, un instant, avait
entr'ouvert les portes de l'Ecole et suscité elle-même les aménagements et
perversions qui allaient battre en brèche ces nouveautés. *** Le processus global d'acquisition ne joue évidemment que si
sont sauvegardées les conditions mêmes de la vie.
L'enfant reconnaît globalement sa maman parce que des
contacts affectifs multiples et subtils et indélébiles ont été établis au cours de sa
première enfance. Mais il confondra les infirmières qui, dans la pénombre de la
crèche, s'occupent de lui plus ou moins mécaniquement. Il aura entendu les pantoufles
glisser sur le parquet, il aura vu les trois boutons briller au corsage et une mèche de
cheveux s'ébouriffer autour de l'oreille, mais ces éléments pourtant acquis par la
vision, le toucher ou l'audition, ne sont pas suffisants pour une identification
immédiate et certaine. Ils ne sont pas inscrits d'une façon vivante dans le processus
affectif des individus. Ce sont comme des éléments d'une pile, riches en puissance
peut-être, mais qu'on n'est pas parvenu à raccorder et à assembler pour éclairer une
lampe ou activer un mécanisme. Le processus de globalisation se trouve de ce fait en
défaut. On a bien essayé de poser le squelette de la maison. Mais on a négligé
den assurer les piliers et tout lédifice est branlant. On pourra regretter
alors, avec juste raison, de navoir pas monté les murs pierre à pierre,
méthodiquement. C'est l'aventure qui a suscité la réaction actuelle,
partiellement justifiée, contre la méthode globale. Le Dr Decroly avait montré, par ses observations et
expériences, que l'enfant est capable d'appréhender le mot et la phrase avant d'en
distinguer les éléments constitutifs, mais à condition bien sûr que cette phrase soit
insérée intimement dans le contexte de vie des individus. Quand une école écrit au tableau et imprime : « Avec
une pile et une ampoule, Mimile nous fait de la lumière », les mots sont intégrés naturellement, sans passe-passe
scolastique, dans une pensée et un événement vécus. Ils s'inscrivent, de ce fait, naturellement, et avec un
maximum de sûreté, dans le complexe d'acquisition et de vie. La maison est bien posée
d'un bloc et solide sur des piliers assurés par de profondes fondations. On pourra sans
danger monter les murs intermédiaires. L'Ecole a pris dans la méthode globale, la mécanique,
mais elle a oublié la vie. Si l'enfant ouvre son manuel et lit cette phrase pourtant
apparemment active : « Toto est content, son papa l'emmène à la
pêche » i1 essaie de bien photographier l'ensemble mais il ne
reconnaît rien parce qu'il n'est pas allé à la pêche. D'ailleurs, l'Ecole sentant
justement la faiblesse de cette méthode
hybride, a prévu une illustration qui est là pour apporter un ersatz de vie. Ce n'est,
hélas ! qu'un ersatz. On a jeté des fondations mais on a oublié d'y couler le
mortier. Il manque à notre texte la chaleur de l'événement qui aurait inséré
normalement la phrase dans une expérience individuelle ou collective. Les piles ont été
raccordées par un cordon mauvais conducteur, et rien ne s'éclaire de ce qui justifierait
le processus de globalisation. L'éclairage manque ; la mécanique est en défaut. Les
images restent floues et l'individu ne les reconnaît pas au passage. C'est ce qui est arrivé à Genève, comme à Bruxelles
d'ailleurs. On y a édité des manuels de lecture globale. On a prévu des textes
illustrés que l'enfant doit lire globalement. Mais on a vite senti la nécessité d'aider
prématurément ce processus naturel par un recours à la lecture analytique. Et sont
nées ainsi, en Suisse et ailleurs, des méthodes mixtes qui ne sont qu'un amalgame sans
vertu. Dans un mouvement de mauvaise humeur, une administration
qui a trahi l'esprit de Genève a condamné et interdit ta lecture globale. L'événement a évidemment fait scandale et autorité. Il
est facile aujourd'hui, de partir en guerre
contre une méthode que la scolastique a détériorée et pervertie. Essayons donc de
faire le point. Les principes de la méthode globale, non seulement en
lecture mais pour toutes les disciplines, tels que les a établis le Dr Decroly et que
nous venons d'examiner, sont indéniables. On en contestera l'application en éducation. 1° ON MET AU COMPTE DE LA LECTURE GLOBALE AINSI
SCOLASTISEE LE FAIT QUE LES ENFANTS ECRIVENT MOINS BIEN QU'AUTREFOIS. |
| La responsabilité de la vraie méthode globale ne saurait
être mise en cause. 2° LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI LISENT MOINS BIEN ET Et c'est malheureusement souvent exact. Les enfants soumis
aux méthodes hybrides dont nous avons déjà dit le danger ont souvent une lecture
exagérément globale. Ils se contentent de deviner l'ensemble et fabriquent des mots en
fonction de cet ensemble, sans un suffisant recours à la contexture des mots. « Toto est content. Son papa va à la pêche ». Il traduira aussi bien : « Son papa va à la
campagne » ou « Son papa va aux champignons », selon son
humeur. Il traduit la pensée du livre sans aucun scrupule puisque aussi bien la lecture
n'est pas pour lui, prise de conscience d'un fait ou d'un état d'âme, mais exercice
gratuit. Mais si le texte écrit au tableau et imprimé dit : « Avec une pile et une ampoule, Mimi nous fait de la
lumière », l'enfant ne pourra pas interpréter : « Avec une pile et une poule » parce
qu'il se rendrait compte aussitôt, sans le secours du maître, qu'il dit là une sottise,
et il s'appliquerait à rectifier. Ce qui est aussi incontestable. Il faut, à notre avis,
incriminer ici non seulement la méthode scolaire, mais aussi l'évolution et la
détérioration du milieu. 3° TOUTE NOTRE VIE CONTEMPORAINE EST AXEE SUR LE Elle pose les édifices mais néglige couramment les
piliers. Lenfant qui passe aujourdhui dans la rue est
sollicité en permanence par des inscriptions et des affiches qui lui sont indifférentes
et quil lit globalement, sans se soucier de linterprétation plus ou moins
juste, des signes quil enregistre. Doù des erreurs de lecture surprenantes,
et qui sinscrivent parfois dune façon tenace dans lesprit des enfants.
Nous nous arrêtions autrefois au bord de la route pour lire
attentivement les instructions sur les bornes ou les monuments. On défile aujourd'hui
en train ou en auto. Il faut, bon gré mal gré, bien ou mal, voir en un clin d'il,
sans possibilité de s'arrêter ou de revenir en arrière pour rectifier une mémoire
défaillante. On intervertit des mots, on échange des consonances qui bousculent le sens
et habituent les enfants à un à peu près contre lequel il nous sera parfois difficile
de réagir. Mais il y a plus grave. Avez-vous vu votre enfant lire son journal illustré ? Il
regarde l'image et réagit d'abord à l'image seule, donnant parfois lui-même le texte
possible du drame que ces images suscitent en lui. Ensuite, mais ensuite seulement, il jette un coup d'il
sur le texte. Il ne s'agit pas de le lire syllabe à syllabe ou mot à mot, ni même
globalement. Il n'en a d'ailleurs ni le temps ni le désir. A quoi lui servirait cet
effort ? Il promène son il distrait sur un texte si compact qu'il est d'ailleurs
souvent illisible. Et sur la base de cette vision rapide, il reconstitue le texte à sa
convenance. Il intervertit ou déforme à sa fantaisie les groupes de mots, change les
phrases, en extropie d'autres. Et finalement ce quil lit comprend n'a plus aucun
rapport avec le texte véritable. « To-to-est-con-tent-son-pa-pa ». Il reconnaît les mots et les signes. Il ne lit pas, il
déchiffre. Il n'essaie pas de comprendre puisque aussi bien une phrase ainsi débitée en
syllabes et en sons ne saurait avoir de signification, Et cela explique les réactions
du demi-illettré qui lit son journal : - Quy a-t-il de neuf ? lui demande-t-on. - Je ne sais pas
Je lis ! Les deux démarches sont chez lui radicalement séparées
reconnaissance des mots, compréhension du texte. L'homme ne sait pas lire. Il ne faudrait donc pas dire : « Sus à la méthode
globale ! » qui est celle de partout et de tous les temps, mais « Sus à la
méthode globale scolastique» ; « Sus à toutes les méthodes scolastiques» qui,
en dissociant les phénomènes naturels de lecture, compromettent, aidés en cela par
l'invasion fulgurante des techniques contemporaines, un apprentissage de la lecture sûr,
rapide et correct. 4° LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI ONT UNE ORTHOGRAPHE BEAUCOUP
PLUS DEFECTUEUSE QUE LES ENFANTS DIL Y A TRENTE OU QUARANTE ANS ET LES ADULTES AUSSI
DIRIONS-NOUS Cela est aussi incontestable. Nous nous trouvons dans nos
classes devant une grosse majorité denfants qui font une faute à chaque mot :
fautes daccord, mais surtout fautes dinattention. Cest, dit-on, parce quon ne leur a pas enseigné
ou imposé de se surveiller et quils écrivent comme si cette orthographe
navait aucune importance. -
Voire ! Nous recevons à notre Ecole Freinet de Vence une proportion
sans cesse croissante de ces élèves dont les déficiences nous apparaissent comme le
fruit des erreurs et des insuffisances que nous avons signalées. Ils ne manquent pas
d'intelligence, mais ils n'ont pas pu surmonter le hiatus que les circonstances actuelles
posent entre les méthodes scolaires et la vie du milieu. Ils n'ont pu résister à la
désadaptation qui en est résultée. Pour vivre, ils se sont installés tant bien que
mal et parfois avec un certain succès, dans le milieu extrascolaire et sont restés comme
imperméables au milieu scolaire. Ils ne veulent plus travailler. Ils ne savent pas lire.
Ils ont une orthographe déroutante et semblent perdus à jamais au point de vue
intellectuel et culturel. 5° IL EST DE MODE DE METTRE SUR LE COMPTE DES METHODES
GLOBALES LES TARES DE DYSLEXIE Notre expérience et nos réussites nous confirment dans
cette opinion. Nous constatons en effet que le même enfant qui écrira
avec entêtement CRA pour CAR, BARS pour BRAS,
ne commettra jamais cette erreur en parlant. Que penseriez-vous d'un enfant qui
dirait à sa maman : « Il faut que je m'habille CRA c'est l'heure
de partir ». L'enfant rectifiera lui-même cette monstrueuse anomalie. Il écrit
CRA pour CAR parce que les méthodes traditionnelles l'ont
habitué à l'écriture gratuite. Comme il ne comprend pas ce qu'il écrit et que de
toutes façons cela est sans importance il écrira indifféremment CRA ou CAR. Redonnons un sens, un esprit à son écriture. L'enfant
sentira lui-même la portée de son erreur et se corrigera immanquablement. Il est enfin une constatation générale : la dyslexie
nexiste absolument pas dans les écoles travaillant selon nos techniques et nos
enfants qui en sont affectés sy guérissent. Si les faits que nous signalons sont exacts, si la
thérapeutique que nous préconisons est valable, on ne risquera plus d'englober nos
techniques dans une réprobation qui n'est pas toujours imméritée puisque nous apportons
des solutions éprouvées aux tares d'une pédagogie qu'il nous faut d'urgence moderniser. 6°
ON ACCUSE ENFIN LES METHODES GLOBALES DE L'IMPUISSANCE CROISSANTE DES ENFANTS A FAIRE UN EFFORT 1° Le principe de la globalisation est indéniable et n'est
d'ailleurs pas, dans la réalité, une découverte récente. 2° Mais le principe de globalisation n'est
nullement exclusif de toute analyse ni d'une attention particulière aux éléments
constitutifs de l'ensemble. L'analyse ne saurait se suffire sans globalisation et
inversement. Une bonne méthode doit faire fonds en permanence sur les deux processus
comme cela se produit dans toute acquisition naturelle vitale. 3° D'autant plus et on l'a souvent négligé que
le fonctionnement de ces processus n'est pas exactement le même chez tous les individus
et ne saurait être préétabli comme règle uniforme et obligatoire. C. FREINET.
|
Lecture globale naturelle
par l'imprimerie à l'école
|
JOIE DU TRAVAIL Cest à lEcole Maternelle et Enfantine quil faut aller chercher le vrai sens et la profonde portée de notre technique de limprimerie à lEcole. |
| Nous
avons dabord révélé lenfant. Nous lavons révélé à lui-même et
nous lavons révélé aux éducateurs. Et cela, non pas verbalement, dogmatiquement,
mais par des réalisations tangibles et effectives
qui sont, malgré les pédagogues, les initiatrices de la pensée nouvelle. C'est en parlant qu'on apprend à parler. C'est en écrivant qu'on apprend à écrire. C'est en s'exprimant qu'on apprend à s'exprimer, à prendre
conscience de soi, à affirmer sa personnalité. Nous préparons cette possibilité. * ** Apprendre à lire et à écrire ! Que de générations d'enfants ont pâli et pâti devant les
livres de classe et les tableaux muraux, pour un travail dont ils ne comprenaient ni le
sens ni l'utilité ; que d'efforts gaspillés à imiter des lettres mortes et
insensibles ! Que d'éducateurs ont usé leurs nerfs à cette besogne rebutante et
désespérante entre toutes : enseigner la lecture et l'écriture aux enfants ! - Maman, y a bébête jouge ! Vous lui diriez : - Tais-toi, tu ne dois pas encore prononcer des mots aussi
difficiles que tu ne connais pas. Voyons d'abord le son re ro ri. Renouvelez en pensée, plusieurs fois par jour, cette
expérience désastreuse, mettez-vous maintenant à la place des enfants, et dites si, le
soir, vous ne seriez pas, à tout jamais, dégoûtés de parler.
|
|
|
| Par l'Imprimerie, nous suivons tout simplement l'exemple des
mamans. Nous laissons les enfants s'exprimer d'abord ; nous
facilitons, nous encourageons, nous fixons, nous diffusons leur pensée pour que cette
expression ait son véritable sens et sa raison d'être. Nous ne ménageons aucune savante
mais scolastique gradation : tous les mots, toutes les pensées sorties de la bouche des
enfants peuvent, et doivent, sans danger, passer sur j'imprimé. Nous aidons même les
lents, les retardés, les difficiles à parfaire une expression qui tarde à
s'extérioriser. A tous, enfin, nous présentons des exemples parfaits en
transcrivant en français correct le gazouillis enfantin ; et l'imprimerie donne une forme
majestueuse et définitive parfaite à cette expression. Le dessin, le coloris, la
musique, la mimique viennent encore renforcer le sillon tracé par ces éléments de vie
que nous avons su ainsi magistralement projeter sur le papier. Et comme pour le langage, la nature opère le miracle. Selon un processus que nous avons étudié d'autre part
(l), l'enfant ainsi compris et stimulé, éprouve le besoin d'écrire, de lire globalement
et sans leçons, bien sûr ! Il photographie avec insistance la ligne qu'il vient de
composer ou tel mot qui l'a frappé. L'imprimé lui-même qui sort de la presse est fixé
pour toujours peut-être, dans l'esprit de nos enfants. Alors là, oui, s'opère la merveille de la lecture globale
idéale. Comme pour le langage, des phrases, des mots, affleureront
à l'expression consciente. Puis l'enfant lira et comprendra des phrases entières
jusqu'au jour où, intrigué, il s'attaquera enfin au problème de la lecture dont il
découvrira le mécanisme, mots et syllabes. De même que la maman peut vous affirmer, elle a
l'expérience de toujours en sa faveur que son enfant apprendra à parler, nous
affirmons de même, et on comprendra la similitude de notre assurance, que l'enfant,
par l'expression libre selon notre technique, apprend naturellement à lire et à écrire
sans aucune leçon spéciale, donc sans aucune fastidieuse obligation. Seulement, il ne faut pas être pressé.
L'enfant met deux ou trois ans pour apprendre le langage,
Si des pédagogues s'avisaient de précipiter anormalement cet apprentissage, par un
bourrage diabolique, ils parviendraient effectivement à faire prononcer plus vite
certains mots, mais ce serait toujours aux dépens de la formation harmonieuse de
l'enfant. (1)-Méthode Naturelle de Lecture (B.E.M. n° 8) ; -C. FREINET : Essai de Psychologie Sensible Appliquée
à l'Education Ecole Moderne (Cannes), Soyons plus nets : si les pédagogues
s'avisaient de transporter leurs méthodes dans les familles, nos enfants n'apprendraient
plus même à parler parce que l'entrave permanente apportée par la scolastique à leur
besoin d'expression arrêterait net leur développement.
-
Voyons, où en sont ces
enfants ? Si ce même Inspecteur était délégué
pour aller contrôler les progrès en langage des enfants et l'application des mamans dans
leur besogne pédagogique, et qu'il dise de même à la mère : -
Voyons, où en est votre
enfant ? La mère répondrait, radieuse : - Oh ! C'est merveilleux ! Je n'ai
jamais vu d'enfant aussi intelligent... Tout le jour, il gazouille. Il ne s'arrête pas de
parler, et je comprends tout ce qu'il me dit ! Son père en est émerveillé ! -Voyons, voyons, dirait M.
l'Inspecteur
Voyons, mon enfant, répète avec moi : « La toupie tourne quand
on la lance ». L'enfant n'arrive pas même à imiter ces
mots dont il ne comprend nullement la genèse... Et s'il a acquis, à une éducation
libre, une certaine liberté irrévérencieuse qui a parfois son charme, il risque fort de
montrer, par un geste non équivoque, que ce monsieur n'est pas tranquille de venir ainsi
poser des questions qui n'ont aucune base immédiate dans la vie... Vous voyez d'ici le rapport de M.
l'Inspecteur ! Avec notre technique, il en
est, hélas ! de même. Tous nos enfants lisent avec enthousiasme
leurs propres textes ; ils s'essayent à lire globalement quelques textes de leurs
correspondants. Ils distinguent seulement quelques mots, et pas toujours parfaitement.
Mais ils ont en eux, liée intimement à toute leur vie psychique et sociale, l'image
diverse d'une foule de mots qui, brusquement, viendront au jour, dans leur sens véritable
et total. Alors, notre enfant saura lire et pour toujours, parce que cet apprentissage
naturel fera corps avec la vie elle-même et le processus d'évolution de l'individu. - Mais pour l'instant, pourra objecter M.
l'Inspecteur, comment puis-je constater un résultat ? Quelle totale assurance
pouvez-vous me donner ? - Aucune, en effet, si ce n'est le
spectacle émouvant d'une classe vivante et enthousiaste qui marche, qui monte, et qui,
parce qu'elle va de l'avant, atteindra immanquablement et dépassera les buts proposés ou
imposés par les programmes et les règlements. Il nous faut, à tous, en face du
problème humain que nous posons, une attitude compréhensive et tolérante, une confiance
nouvelle dans l'importance du dynamisme éducatif qui est notre plus grande force et
notre seul espoir de succès. * ** Le jour où les éducateurs se seront
remis aussi totalement à l'école des mamans, le jour où les parents eux-mêmes auront
compris cette similitude entre les techniques d'apprentissage de la langue et de la
lecture-écriture ; le jour où les uns et les autres auront dépouillé la longue erreur
scolastique qui les a, hélas ! si totalement marqués ; le jour aussi où les chefs
plus humains que bureaucratiques sauront contempler la vie et non mesurer seulement un
stérile devoir, ce jour-là le miracle annoncé se produira totalement : sans leçon
spéciale, par l'expression libre et la vie grâce à l'Imprimerie à l'Ecole, les enfants
se saisiront, dans un délai normal, de cette technique de la lecture et de l'écriture
qui reste actuellement un des cauchemars de l'Ecole Primaire. Plus de leçons de lecture, plus de
lecture individuelle ou collective au tableau, finis ces exercices plus ou moins
ingénieux qui usent et découragent... plus d'insuccès ! Quel beau jour n'est-ce pas, petits
enfants ! Et quel beau jour aussi, mes collègues qui, aujourd'hui, dès que vous le
pouvez, demandez à quitter les classes où l'on apprend à lire comme si l'éducateur
montait en grade à mesure qu'il s'éloigne de la fraîcheur enfantine ! Mais ce sont ces classes alors qui
deviendront les plus agréables et les plus charmantes, comme reste inoubliablement
émouvant le temps, qui passe trop vite hélas ! où Bébé, neuf et intrépide, se saisit
du langage à notre émerveillement et pénètre, joyeux et opiniâtre, dans le monde
mystérieux. Un âge d'or de l'Enseignement ! Eh oui ! Age d'or, surtout parce que c'en sera fini
du long abrutissement scolastique. La vie reprendra sa triomphale
revanche ! * ** Un rêve ? Plus près qu'on ne croit de se réaliser. Mais en attendant ? Pratiquement ? En attendant que, dans nos classes
modernisées, nos enfants puissent s'exprimer par l'écriture et la lecture, non pas
quelques minutes par jour, non pas quelques heures, mais presque en permanence, à
l'occasion de toutes les activités scolaires, comme Bébé gazouille, expérimente,
cherche et parle presque sans arrêt pour ajuster sans cesse son obstiné tâtonnement ? En attendant que les parents aient
compris, que l'Inspecteur ait pu adapter sa technique de contrôle à nos conditions
nouvelles de travail, que faire ? La nouvelle technique ne tombera pas d'en
haut, toute prête ; l'esprit nouveau ne touchera pas la masse des intéressés comme
une lueur de la grâce. C'est à nous de montrer, pratiquement,
expérimentalement, que nous avons raison pour qu'on nous suive un jour jusqu'à
l'expérience complète que nous savons concluante. Ici, nous donnons la parole à Lucienne
BALESSE qui va vous dire ce qu'elle a réalisé, ce que donc toute éducatrice peut
réaliser dans une école populaire dominée par toutes les difficultés matérielles qui
rendent si difficiles le redressement de notre éducation, soumise au contrôle
permanent des parents et des inspecteurs et qui doit, tout en affrontant le nouveau, ne
pas se couper d'un passé que la vie seule sait mettre à sa juste place. Certes, Lucienne Balesse ne vous
présente pas une technique idéale à 100 %. Parce qu'elle n'est pas encore parvenue,
techniquement, à donner à l'expression écrite, la place majeure qu'elle devrait avoir
dans sa classe, elle a dû recourir à certains artifices, dont la vie nouvelle atténue
la nocivité, mais qui iront ensuite en s'atténuant à mesure que nous approcherons de la
voie royale, hors de toute scolastique. L'essentiel est qu'on ne prenne pas ces
artifices pour la voie royale et que, partant de l'expérience ainsi relatée, nos
camarades puissent aller toujours plus avant, dans une technique de travail qui leur
assure succès, sécurité, paix et joie. C.FREINET
* ** |
|
|
| Il est inutile de présenter de nouveau aux
instituteurs un traité psychologique et méthodique de lecture globale. Il en existe de
nombreux expliquant la base psychologique de la méthode et la façon scolaire de s'en
servir. (1) R. Dottrens et E. Margairaz : L'apprentissage
de la lecture par la méthode globale. Edit.
Delachaux. A. Hamaïde : La Méthode Decroly. Ed.
Delachaux, E. Monchamp : Psychologie et
Méthodologie de la lecture, Bruxelles. Pourquoi ce progrès si lent d'un travail
si vrai et si prometteur de libération ? 2. Personne n'a présenté des outils
facilitant le travail et ouvrant la voie. Il fallait dans chaque classe tout créer en
commençant. Rien de préparé ne donnait l'élan au départ. Travail dur pour les
hésitants et peu alléchant pour rivaliser avec la bonne et facile routine. 3. Les expérimentateurs ont proclamé des
résultats surprenants et rapides, mais tous ont expérimenté dans des classes
relativement peu peuplées, parmi une population d'enfants de milieux intellectuels ou
tout au moins parmi les enfants de ville à la langue déliée et au vocabulaire plutôt
abondant. (Le cas est peut-être différent en France mais en Belgique, à la campagne, et
même dans certains milieux industriels, le français est pour les enfants une seconde
langue qu'ils ignorent, leur langue usuelle étant le wallon). La plupart des écoles nouvelles
fonctionnent dans des milieux bourgeois où l'intérêt intellectuel est facilement
éveillé, Où l'enfant, vivant parmi des paperasses : papiers d'affaires, courrier
volumineux, bibliothèque fournie, sent la nécessité de lire et d'écrire. Nos petits
paysans voient rarement à la maison livres ou journaux ; tout au plus la famille
reçoit-elle une lettre, une réclame ou une feuille électorale. On comprend leur
indifférence, et même leur dédain, pour la lecture et pour tout ce qui est livresque ou
scolaire. Nous ne voulons d'aucune façon reprocher
aux écoles nouvelles et expérimentales ni leur milieu, ni leur façon de travailler.
Nous avons besoin de précurseurs qui se consacrent uniquement à ces travaux de mise au
point. S'ils ont cherché, trouvé la voie, lancé les bases, il nous reste à saisir les
directives et à travailler pour vulgariser dans nos masses cette voie nouvelle et
libératrice. Les camarades peuvent se fier aux
résultats que nous signalons, ils ne seront pas déçus, car leur milieu de travail ne
peut être dun niveau inférieur au nôtre. Quutilisons-nous pour appliquer la
lecture globale sans surcroît de travail pour linstituteur et sans disposition
spéciale des enfants ? 1°- La
presse Freinet, l'imprimerie à l'école, précieux outil de travail, instrument de
libération, point de départ matériel et palpable vers la lecture globale et
l'expression enfantine. 2°- La
pratique constante du dessin libre précédant, accompagnant, complétant, précisant le
récit qui apparaît sous forme d'entretien, de conversation, d'histoire, de mime. 3°- Les
échanges journaliers de feuillets imprimés, les échanges d'albums. Les pages de vie des
petits camarades pleines d'attrait, d'intérêt, amenant l'enfant à déchiffrer des
textes nouveaux. 4°- Les échanges de lettres manuscrites favorisant,
motivant l'acquisition de l'écriture propre et lisible. 5°- Les
récits, les conférences d'enfants poussant aux recherches, à la documentation et
donnant l'occasion de s'exprimer. * ** |